Paris ne se contente plus de vous filmer : les caméras vont maintenant analyser vos faits et gestes
Il fut une époque merveilleusement simple où une caméra de surveillance se contentait de filmer ce qui se passait devant son objectif, ce qui était déjà assez intrusif pour qu’on se demande qui pouvait bien regarder ces images, mais au moins la caméra avait la décence de rester parfaitement passive, un peu comme un voisin derrière son rideau qui passe sa journée à observer la rue sans jamais oser sortir de chez lui.
Cette époque est en train de disparaître tranquillement, parce qu’en France, la caméra de surveillance a désormais droit à une petite dose d’intelligence artificielle, histoire de ne plus seulement regarder les Parisiens faire n’importe quoi, mais de commencer à analyser automatiquement ce qui se passe dans leur champ de vision.
Et surtout, ce qui devait être une expérimentation liée aux Jeux olympiques de Paris 2024 vient d’être prolongé jusqu’au 31 décembre 2030, avec un périmètre élargi, ce qui donne légèrement l’impression que l’expérimentation est devenue une habitude à laquelle on aurait simplement oublié de donner un autre nom.
La caméra qui ne se contente plus de regarder
Le principe est finalement assez simple, même si le vocabulaire administratif donne parfois l’impression qu’on vient d’inventer une nouvelle branche des mathématiques quantiques.
Une caméra classique enregistre des images, tandis qu’une caméra augmentée utilise un logiciel capable d’analyser automatiquement ce qu’elle voit afin de détecter certains objets, mouvements ou événements préalablement définis, comme une personne au sol, un attroupement, un mouvement inhabituel ou certaines situations considérées comme potentiellement dangereuses.
L’intelligence artificielle ne se promène donc pas dans Paris avec un petit carnet pour noter que Michel a l’air louche depuis trois minutes, mais elle peut analyser en permanence les images et signaler lorsqu’une situation correspond aux paramètres qui lui ont été fournis, ce qui permet évidemment de traiter beaucoup plus d’images que ne pourraient jamais le faire des opérateurs humains.
En résumé, on est passé du principe selon lequel quelqu’un pourrait éventuellement regarder les caméras au principe beaucoup plus efficace selon lequel un logiciel regarde d’abord et appelle ensuite un humain lorsqu’il pense avoir trouvé quelque chose d’intéressant.
Et quelque part, c’est assez logique : même Paris n’a probablement pas suffisamment d’agents pour regarder simultanément des milliers d’écrans sans finir par confondre un passant avec un panneau publicitaire.
Les JO sont terminés, mais les caméras restent
Le dispositif avait été autorisé pour les Jeux olympiques et paralympiques de 2024, dans un cadre présenté comme expérimental et temporaire, notamment pour détecter automatiquement certaines situations susceptibles de présenter un danger pour la sécurité.
Sauf que deux ans plus tard, la petite expérimentation est toujours là, et elle vient même de recevoir une prolongation jusqu’à fin 2030, avec la possibilité d’être utilisée dans certains bâtiments et lieux ouverts au public exposés à des risques particuliers.
On pourrait presque croire que les Jeux olympiques ont découvert un nouveau sport : transformer une mesure temporaire en dispositif qui dure beaucoup plus longtemps que prévu.
La différence, évidemment, est qu’ici il ne s’agit pas d’une piste d’athlétisme mais de caméras capables d’analyser automatiquement ce qui se passe dans l’espace public.
Paris avait déjà commencé à jouer avec l’IA
La capitale n’attend d’ailleurs pas 2030 pour expérimenter ces technologies, puisque la Ville de Paris indique déjà utiliser de l’intelligence artificielle dans plusieurs dispositifs, notamment pour adapter certains feux de circulation aux flux et pour analyser les images de caméras du périphérique afin de détecter les conducteurs seuls sur les voies réservées au covoiturage.
C’est assez amusant quand on y pense, parce qu’après avoir passé des années à expliquer aux automobilistes que les radars et les caméras étaient là pour les surveiller, on leur explique maintenant que les mêmes caméras sont suffisamment intelligentes pour comprendre ce qui se passe autour d’elles.
Le prochain niveau sera peut-être une caméra qui soupire lorsque vous changez de file sans mettre votre clignotant, mais nous n’en sommes heureusement pas encore là.
Non, votre visage ne va pas encore être scanné à chaque coin de rue
Il faut toutefois éviter de transformer cette histoire en épisode de Black Mirror sous caféine, parce que le dispositif actuel possède des limites importantes.
La vidéosurveillance algorithmique autorisée dans ce cadre n’est pas une reconnaissance faciale généralisée, et le dispositif exclut notamment l’utilisation de données biométriques permettant d’identifier automatiquement les personnes.
La caméra ne peut donc pas théoriquement regarder un passant et sortir immédiatement sa fiche complète, son nom, son adresse et éventuellement la liste de ses achats Amazon, même si cela ferait certainement gagner énormément de temps aux scénaristes de séries dystopiques.
Le système recherche principalement des situations ou événements prédéfinis, ce qui est déjà suffisamment important pour modifier profondément la manière dont les images de vidéosurveillance peuvent être exploitées.
Le vrai changement est beaucoup moins spectaculaire… et donc beaucoup plus intéressant
Le problème n’est finalement pas qu’une caméra soit devenue subitement consciente de votre existence, puisque nous en sommes encore très loin, mais plutôt que l’on puisse désormais faire analyser automatiquement par des logiciels une quantité gigantesque d’images qui, auparavant, auraient nécessité des humains pour être examinées.
La CNIL souligne justement que ces technologies permettent d’extraire davantage d’informations des images et qu’elles soulèvent donc des questions importantes en matière de vie privée et de proportionnalité.
Et c’est là que le débat devient particulièrement intéressant, parce qu’une caméra classique peut enregistrer une scène que personne ne regardera jamais, tandis qu’un système algorithmique peut chercher activement dans cette scène certains comportements ou événements, ce qui change complètement la nature de la surveillance.
Autrement dit, le problème n’est plus seulement de savoir combien de caméras nous filment, mais ce que des logiciels peuvent désormais faire avec les images qu’elles produisent.
Une expérimentation qui commence à avoir une sacrée longévité
Le détail le plus savoureux reste probablement cette histoire d’expérimentation, parce que la CNIL a justement pointé les interrogations liées à la prolongation et à l’élargissement du dispositif.
Une technologie introduite pour les JO en 2024, prolongée ensuite jusqu’en 2030 et susceptible d’être utilisée dans davantage de lieux commence forcément à donner une impression assez éloignée du petit test temporaire effectué pour quelques semaines de compétition sportive.
À ce rythme, l’expérimentation pourrait bientôt avoir davantage d’ancienneté que certains fonctionnaires chargés de la surveiller.
Et c’est finalement tout le paradoxe de cette histoire : plus la technologie devient banale, moins elle ressemble à une expérimentation, alors même que son cadre juridique continue de la présenter comme telle.
Bienvenue dans Paris, édition 2030
Il ne faut donc pas imaginer des robots policiers parcourant les rues avec des lunettes noires et une oreillette, prêts à arrêter le premier Parisien qui regarde bizarrement son sandwich, puisque ce n’est pas ce que permet le dispositif actuel.
La réalité est à la fois beaucoup plus discrète et beaucoup plus technologique : des caméras filment, des logiciels analysent automatiquement certaines situations et des alertes peuvent ensuite être transmises à des humains capables de vérifier ce qui se passe réellement.
La caméra traditionnelle disait simplement : je filme ce qui se passe devant moi.
La nouvelle génération ajoute : je regarde aussi si quelque chose correspond à ce qu’on m’a demandé de chercher.
Et maintenant que cette technologie dispose officiellement d’une piste jusqu’en 2030, Paris risque donc de découvrir une nouvelle forme de modernité urbaine dans laquelle même les caméras ont droit à une carrière plus longue que prévu.
Reste simplement à espérer qu’elles seront suffisamment intelligentes pour distinguer un véritable problème d’un Parisien qui cherche désespérément une place de parking depuis quarante minutes, car dans le second cas, même l’intelligence artificielle risque rapidement de demander sa mutation en province.
Sources
- Ville de Paris – Intelligence artificielle à Paris : où en est-on ? (28 avril 2026)
- Légifrance – Loi n° 2026-798 : prolongation de l’expérimentation de la vidéosurveillance algorithmique jusqu’en 2030 (18 août 2026)
- Conseil constitutionnel – Décision n° 2026-915 DC sur la vidéosurveillance algorithmique (14 août 2026)
- CNIL – Vidéosurveillance / Vidéoprotection (20 mars 2026)

