Je me souviens d’une époque où, pour régler le chauffage d’une voiture, il suffisait de tourner une petite molette. Un geste simple, presque primitif, mais qui présentait un avantage considérable : on pouvait le faire sans quitter la route des yeux. Aujourd’hui, certains constructeurs semblent considérer que cette époque appartient à la préhistoire, quelque part entre le moteur à vapeur et le lecteur de cassettes qui s’enlève car “on pouvait le voler”.
Bienvenue dans le monde merveilleux des voitures tout tactiles, où la moindre fonction se cache derrière trois menus, deux sous-menus et une interface qui semble avoir été conçue par quelqu’un qui ne conduit jamais.
Imaginez la scène. Il fait 4 °C, vous venez de monter dans votre voiture et vous avez les doigts aussi souples qu’une frite oubliée sur le comptoir de CroutiFrit’.
Vous souhaitez simplement augmenter la température. Avant, un petit coup de molette suffisait. Maintenant, il faut retrouver le menu de climatisation, identifier le bon picto, toucher la bonne zone de l’écran et vérifier que vous n’avez pas activé la ventilation des pieds alors que vous vouliez dégivrer le pare-brise. Pendant ce temps, la voiture avance, vos doigts cherchent leur chemin et votre pare-brise ressemble à la vitrine d’une poissonnerie un matin de décembre.
Le plus drôle, c’est que les constructeurs proposent parfois des écrans gigantesques, avec une définition capable de restituer les pores de peau de Brad Pitt en 8K, mais qu’il faut encore chercher où se trouve le réglage de température. On peut afficher une carte satellite de la moitié de l’Europe, mais augmenter le chauffage devient une quête esentielle dans un jeu vidéo.
Poussons le raisonnement un peu plus loin. Dans une voiture traditionnelle, certaines commandes sont physiques parce qu’elles doivent être immédiatement accessibles. Les clignotants, les essuie-glaces ou les feux répondent à une logique assez élémentaire : quand on en a besoin, on doit pouvoir les actionner rapidement.
Avec une interface mal pensée, on peut pourtant imaginer un conducteur qui cherche désespérément le réglage des essuie-glaces automatiques dans un écran rempli de notifications. La pluie tombe, le trafic ralentit et notre héros explore consciencieusement les menus, comme s’il cherchait le mot de passe du Wi-Fi chez sa belle-mère. Ne cherchez pas, c’est sa date de naissance.
Évidemment, toutes les voitures modernes ne fonctionnent pas ainsi et beaucoup conservent des commandes physiques pour les fonctions essentielles. Mais la tendance au remplacement des boutons par des surfaces tactiles pose une vraie question : pourquoi rendre virtuelles des commandes dont l’utilisation doit rester instinctive ?
Le problème n’est pas l’écran en lui-même. C’est le fait de devoir regarder où l’on appuie, parfois plusieurs fois, pour effectuer une action qui ne devrait demander aucun effort de réflexion.
Prenons maintenant un cas un peu plus sportif : le rond-point. Vous arrivez à proximité, une voiture s’engage devant vous, un cycliste apparaît sur votre droite et vous devez surveiller les autres usagers tout en préparant votre sortie. Je vous parle du tram à Bruxelles aussi ou pas ? C’est précisément le moment où votre ado vous demande de baisser la température parce qu’il a soudainement trop chaud. La flemme.
Dans une voiture équipée de commandes physiques, votre main trouve la molette pendant que vos yeux restent concentrés sur la circulation. Dans une interface entièrement tactile, selon la conception du système, il faudra peut-être ouvrir le bon panneau et viser une petite commande virtuelle.
Vous voilà donc à jongler entre la circulation, la navigation et un écran qui exige votre attention. Le rond-point n’est plus une infrastructure routière : c’est un test de multitâche organisé par un ingénieur qui a manifestement pris le train pour venir travailler.
Et je ne parle même pas du moment où l’écran redémarre, où une mise à jour modifie l’emplacement d’une commande ou lorsque les reflets du soleil transforment votre superbe interface en miroir décoratif contenant autant de traces de doigt que l’écran d’ordi du gamin quand il a terminé ses Doritos.
Il y a aussi ces petites opérations que l’on effectue sans y penser : régler les rétroviseurs, changer le mode de conduite ou activer le dégivrage. Sur certains modèles, ces fonctions nécessitent de passer par des menus ou des commandes regroupées dans l’écran central. Tout dépend évidemment du véhicule et de son ergonomie, mais le principe peut rapidement devenir absurde.
Imaginez un conducteur qui doit régler son rétroviseur extérieur après avoir prêté sa voiture à quelqu’un. Il ouvre les paramètres, sélectionne le véhicule, cherche le menu approprié et tente de distinguer le pictogramme du rétroviseur gauche de celui du droit.
Pendant ce temps, son passager lui propose de demander à ChatGPT pour trouver la procédure. Il ne manque plus qu’une authentification à deux facteurs pour confirmer que vous êtes bien autorisé à regarder derrière vous.
Et si le constructeur décide demain de proposer ces réglages dans une application mobile, faudra-t-il télécharger une mise à jour pour orienter son miroir avant de quitter le parking ? Sérieux !
Soyons honnêtes : les écrans ont aussi de vrais avantages. Ils permettent d’afficher la navigation, de personnaliser certaines fonctions et de regrouper de nombreux réglages dans un espace réduit. Ils peuvent même rendre l’habitacle plus agréable et plus moderne.
Mais il existe une différence entre simplifier une voiture et transformer son utilisation en formation informatique permanente. Un bon système devrait permettre d’accéder rapidement aux fonctions courantes, avec une interface lisible et des commandes faciles à identifier. Les fonctions qui demandent une attention immédiate méritent une ergonomie particulièrement soignée. Et lorsqu’une commande physique permet d’effectuer un geste sans regarder, il faut une excellente raison pour la supprimer.
Car conduire demande déjà suffisamment de concentration (déjà moi qui n’ait qu’un oeil fonctionnel, c’est fatigant). Il faut surveiller la route, anticiper les comportements des autres (oooh, une trottinette noire sans éclairage avec un gars vêtu de noir en soirée) , respecter les limitations et gérer les imprévus. Le conducteur n’a pas besoin d’une mission supplémentaire consistant à retrouver le chauffage dans une interface qui change selon le contexte.
Ce qui me fait sourire, c’est que l’industrie automobile a passé des décennies à améliorer l’ergonomie des commandes, avant de découvrir qu’un grand écran brillant faisait beaucoup plus moderne sur les photos de pub.
On a remplacé des boutons que l’on pouvait utiliser à l’aveugle par des surfaces lisses sur lesquelles on doit parfois garder les yeux et où la police disposent des empreintes digitales de toute la famille. C’est un peu comme si un fabricant de parapluies supprimait la poignée pour installer un écran tactile permettant de consulter la météo. Bon, j’exagère à peine.
Je ne réclame pas le retour aux autoradios à cassettes, aux compteurs mécanique et aux vitres que l’on remonte avec une manivelle (ahaha, qui s’en souvient ?). J’apprécie la technologie, les voitures électriques et les interfaces bien conçues. Mais j’aimerais que les ingénieurs se souviennent d’une chose toute simple : une voiture n’est pas une tablette sur roues.
Quand je conduis, je veux conduire. Pas jouer à “Où est Charlie ?” pour trouver le dégivrage, suivre un parcours d’obstacles pour augmenter la température ou demander à mon passager de devenir administrateur système.
Et si un constructeur souhaite vraiment supprimer tous les boutons, qu’il commence par me garantir une chose : je dois pouvoir mettre le chauffage sans quitter la route des yeux. Oui, bon, vous pouvez aussi lui commander par la voix… quand ça fonctionne.
Sinon, autant pousser le concept jusqu’au bout et remplacer le volant par un écran tactile. Avec un peu de chance, la prochaine mise à jour permettra de tourner à gauche.
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