Trump a trouvé les nouveaux méchants de l’IA : les « AI doomers »
Il fallait bien leur trouver un nom. Après les journalistes, les scientifiques, les mondialistes, les experts en climat et une longue liste de gens qui ont eu le mauvais goût de ne pas être d’accord avec lui, voici donc les nouveaux suspects : les “AI doomers”, ces individus étranges qui pensent que donner toujours plus de puissance à des machines capables de raisonner pourrait éventuellement mériter deux ou trois minutes de réflexion.
Donald Trump, lui, semble avoir choisi une autre philosophie : accélérons d’abord, posons les questions existentielles plus tard.
Quand s’inquiéter devient suspect
Lors de son discours aux Nations unies, le président américain a balayé les inquiétudes concernant les dangers de l’intelligence artificielle en les rapprochant des alertes sur le changement climatique, la Russie, l’Ukraine ou encore l’immigration. Selon lui, ce serait en gros toujours les mêmes personnes qui annoncent la fin du monde, avec simplement un nouveau produit à mettre sur l’étiquette. Le problème, c’est que la réalité est légèrement moins pratique.
Les inquiétudes concernant l’IA ne viennent plus uniquement d’une poignée de philosophes barbus enfermés dans une cave d’Oxford avec trois tableaux Excel et une calculatrice scientifique. Elles viennent également de personnes qui travaillent directement dans l’industrie, notamment Sam Altman chez OpenAI et Dario Amodei chez Anthropic, qui ont récemment appelé à davantage de prudence face à l’accélération des capacités de l’IA.
Quand les patrons de l’IA deviennent eux-mêmes des « doomers »
Et c’est là que le spectacle devient intéressant.
D’un côté, Trump veut que les États-Unis deviennent la puissance dominante de l’intelligence artificielle et refuse catégoriquement l’idée d’un ralentissement qui pourrait laisser de l’avance à la Chine. De l’autre, certains des patrons des entreprises qui construisent précisément cette fameuse IA commencent eux-mêmes à expliquer qu’il serait peut-être utile de regarder où nous mettons les pieds.
Mais pour l’administration Trump, le problème semble surtout être ceux qui appuient sur le bouton « pause ».
Le grand méchant : l’Effective Altruism
Le mouvement Effective Altruism est ainsi devenu une sorte de méchant officiel dans cette histoire. Il s’agit pourtant à l’origine d’une philosophie qui cherche essentiellement à utiliser les données et le raisonnement pour déterminer comment faire le plus de bien possible avec des ressources limitées.
Une partie de ses membres s’est ensuite fortement impliquée dans la sécurité de l’IA et dans la recherche visant à éviter que des systèmes très puissants ne deviennent incontrôlables.
Évidemment, dans une bataille politique, “chercheurs en sécurité de l’IA” sonne nettement moins spectaculaire que “AI doomers”. Et Trump adore les raccourcis.
L’IA avance, le discours aussi
Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez fascinant dans cette manière de présenter le débat. Hier, certaines personnes étaient accusées de paniquer parce qu’elles craignaient que l’IA puisse devenir dangereuse. Aujourd’hui, plusieurs dirigeants de l’industrie expliquent eux-mêmes qu’il faut prendre ces risques au sérieux.
Pendant ce temps, la Maison-Blanche continue de pousser l’accélérateur en expliquant que ceux qui regardent le compteur de vitesse sont surtout des rabat-joie.
Même les positions semblent parfois changer de direction à une vitesse qui ferait rougir une Tesla.
Pied au plancher, mais où sont les freins ?
Trump veut une IA américaine dominante. Très bien. Mais lorsqu’une partie de l’industrie explique que cette course pourrait nécessiter quelques garde-fous, la réponse consiste à dénoncer les “doomers”.
Puis, lorsque les inquiétudes deviennent suffisamment populaires pour ne plus pouvoir être ignorées, on découvre soudain que le sujet mérite quand même une discussion.
Ce qui donne une impression assez particulière : le président américain semble vouloir que l’Amérique soit première dans la course à l’IA, mais surtout pas qu’on lui demande ce qui se passe si quelqu’un appuie accidentellement sur le bouton « niveau maximum ».
Après tout, pourquoi prévoir les freins quand on peut simplement expliquer que la voiture est formidable ? Et si elle finit dans le mur, il restera toujours quelqu’un à accuser. Les “AI doomers”, peut-être. Ou alors la prochaine catégorie de gens qui auront eu l’audace de poser une question.
Bienvenue dans la nouvelle guerre culturelle de l’IA
Bref, bienvenue dans la nouvelle guerre culturelle de la Silicon Valley : d’un côté ceux qui demandent où mène la route, de l’autre ceux qui veulent simplement aller plus vite.
Et au milieu, Donald Trump, pied au plancher, qui semble découvrir chaque semaine une nouvelle façon de nous expliquer pourquoi il faut surtout ne pas toucher au frein.
Sources
- Fortune – How ‘Effective Altruism’ went from fringe philosophy to Trump’s AI villain
- Reuters – Trump at UN: Threats, diplomacy and ‘super intelligence’
- PolitiFact – AI safety warnings aren’t only coming from the left, despite Trump’s dismissal
- Fortune – Sam Altman discusses AI safety and the risks of advanced AI
- Reuters – Trump adviser Sacks says AI fears driven by ‘fear-mongering’

