Épuisement professionnel : tout anticiper par anxiété jusqu’à ne plus se sentir capable

Quand on parle d’épuisement professionnel, on imagine généralement quelqu’un qui travaille quinze heures par jour, répond à ses mails le week-end, enchaîne les réunions et finit par s’écrouler devant son ordinateur avec encore trois tableaux Excel ouverts. C’est une image assez pratique, parce qu’elle permet de croire que l’épuisement arrive forcément aux gens qui en font trop, alors que la réalité est, je pense, nettement plus subtile.

On peut avoir des horaires parfaitement raisonnables, ne pas crouler sous les dossiers et pourtant être en train de s’épuiser progressivement. Parce que le problème n’est parfois pas la quantité de travail que l’on accomplit, mais la quantité de problèmes que l’on porte mentalement, y compris ceux qui ne sont pas réellement les nôtres. Et chez quelqu’un qui approche de la soixantaine, avec plusieurs décennies de carrière derrière lui, ce mécanisme peut devenir particulièrement vicieux.

Le problème, c’est parfois tout ce qui n’est pas notre problème

Certaines personnes ont une fâcheuse tendance à vouloir que tout fonctionne correctement, ce qui ressemble à première vue à une qualité plutôt qu’à un défaut. Elles anticipent les problèmes, vérifient les choses, préviennent les erreurs, aident leurs collègues, rattrapent les oublis, réfléchissent aux conséquences d’une décision et essaient surtout de faire en sorte que personne ne se retrouve en difficulté à cause d’elles.

Le problème commence lorsque cette responsabilité déborde progressivement du périmètre réel de leur travail. Le problème d’un collègue devient leur problème, le retard de quelqu’un d’autre devient quelque chose qu’elles doivent compenser et une décision prise sans elles devient une source d’inquiétude parce qu’elle pourrait avoir des conséquences sur leur propre activité.

Lorsqu’un problème apparaît, leur premier réflexe n’est donc pas forcément de se demander qui devait réellement s’en occuper, mais plutôt de chercher ce qu’elles peuvent faire pour éviter que la situation ne parte en sucette. À force, elles deviennent une sorte de service après-vente humain de leur entreprise, disponible gratuitement et sans même avoir officiellement postulé pour le poste.

Le contrôle devient une occupation à plein temps

Lorsque quelque chose devient incertain au travail, certaines personnes cherchent instinctivement à reprendre le contrôle. Elles vérifient, anticipent, imaginent les scénarios possibles, préparent les réponses aux questions qui n’ont pas encore été posées et réfléchissent déjà aux conséquences d’un problème qui n’existe peut-être même pas.

Le souci, c’est que le monde professionnel est précisément rempli de choses que nous ne contrôlons pas. Il y aura toujours une décision prise sans nous, un collègue qui oublie quelque chose, un projet qui change de direction, un responsable qui répond vaguement, un délai qui glisse ou une information qui arrive trop tard. Vouloir supprimer complètement cette incertitude revient donc à essayer de remplir une baignoire avec le robinet ouvert et la bonde retirée.

Le cerveau qui cherche en permanence à contrôler ce qui ne peut pas l’être finit par fonctionner en arrière-plan toute la journée, le soir, la nuit et même durant des vacances. C’est permanent. Même lorsque la personne n’est plus devant son ordinateur, elle continue à résoudre mentalement des problèmes, à anticiper des conversations et à imaginer ce qui pourrait mal tourner. Quelques heures supplémentaires de travail peuvent être fatigantes, mais cette activité mentale permanente peut devenir autrement plus épuisante.

Le piège du “je ne veux surtout pas qu’on puisse me le reprocher”

C’est probablement l’un des mécanismes les plus difficiles à repérer, parce qu’il se cache derrière une qualité professionnelle parfaitement respectable : la fiabilité. La personne expérimentée a construit sa réputation pendant des années, elle est devenue celle sur qui on peut compter, celle qui connaît son métier et celle qui sait généralement résoudre les problèmes lorsqu’ils apparaissent.

Elle veut donc conserver cette image, et surtout ne pas devenir celle qui oublie quelque chose, qui ne sait pas répondre ou qui doit demander de l’aide. Alors elle compense. Elle vérifie une dernière fois, puis une deuxième. Elle accepte une responsabilité supplémentaire, règle discrètement un problème qui aurait probablement dû être traité par quelqu’un d’autre et préfère parfois se débrouiller seule plutôt que de reconnaître qu’elle commence à avoir besoin d’un coup de main. Elle ne dit rien, elle n’a pas besoin de visibilité.

Le problème est que demander de l’aide n’est évidemment pas un signe d’incompétence. Mais lorsque quelqu’un a passé trente ans à démontrer qu’il était autonome et fiable, il peut être extrêmement difficile de s’autoriser à ne plus tout maîtriser. La personne finit alors par confondre compétence et capacité à tout absorber.

Et puis arrive le moment où l’expert ne se sent plus légitime

C’est probablement la partie la plus importante à comprendre lorsqu’on parle d’épuisement professionnel. Parce que ce phénomène n’est pas nécessairement un désengagement. La personne ne se moque pas soudainement de son travail. Elle n’a pas forcément envie de tout envoyer promener, de laisser les dossiers s’accumuler ou de dire à tout le monde d’aller se faire voir.

Très souvent, c’est même l’inverse. Elle continue à vouloir bien faire. Elle continue à se soucier des résultats. Elle continue à avoir peur de décevoir et à vouloir être à la hauteur. Seulement, quelque chose s’est bloqué mentalement.

La fatigue chronique finit progressivement par perturber la concentration, la mémoire, la capacité à prendre des décisions et surtout la confiance dans ses propres capacités. Une tâche autrefois évidente demande alors énormément d’efforts. Une décision banale peut devenir l’objet de longues hésitations et une remarque professionnelle parfaitement ordinaire peut être ressentie comme un jugement sur sa compétence.

C’est à ce moment que le sentiment de légitimité peut commencer à disparaître. On tombe. La personne qui, pendant des années, était considérée comme une experte peut soudain se demander si elle mérite encore cette place. Elle est devenue une imposture. Elle connaît pourtant son métier. Son expérience n’a pas disparu. Ses connaissances sont toujours là. Mais elle n’arrive plus à leur faire confiance.

Elle peut avoir une réponse en tête et ne plus oser la donner, elle peut connaître parfaitement un dossier et passer une heure à se demander si elle n’a pas oublié quelque chose. Elle peut prendre une décision raisonnable et ensuite la remettre en question pendant toute la journée. Et plus elle doute, plus elle vérifie. Plus elle vérifie, plus elle se fatigue. Plus elle se fatigue, plus elle doute.

Le cercle est particulièrement vicieux, pernicieux. Il s’engouffre en vous.

De “je suis un expert” à “je suis peut-être nul”

C’est ainsi qu’une personne compétente peut progressivement changer le regard qu’elle porte sur elle-même. Elle ne se dit plus simplement qu’elle traverse une mauvaise période ou qu’elle est momentanément moins efficace. Elle peut finir par penser qu’elle est devenue mauvaise dans son métier, qu’elle n’est plus fiable et que les autres vont forcément finir par s’en rendre compte.

Le moindre oubli devient alors une preuve ou une remarque devient un reproche. Une question devient un contrôle, comme une réunion difficile devient la confirmation qu’elle n’est plus à la hauteur.

Et les années d’expérience semblent soudain ne plus peser grand-chose face à quelques difficultés récentes. C’est pourtant précisément là qu’il faut comprendre que le problème n’est pas nécessairement une perte de compétence. La personne peut être parfaitement capable de faire son travail et être temporairement incapable de mobiliser cette compétence avec la sérénité qu’elle avait auparavant.

Elle n’a pas forcément perdu son expertise : Elle a perdu l’accès à cette expertise. Vous comprenez la subtile différence ?

À presque 60 ans, le mécanisme peut devenir particulièrement lourd

Approcher de la soixantaine ne signifie évidemment pas être moins capable de travailler. Il serait absurde de présenter l’âge comme une sorte de date de péremption professionnelle inplacable. Mais cela peut signifier avoir derrière soi plusieurs décennies pendant lesquelles on a appris à fonctionner d’une certaine manière.

On a appris à être autonome, à ne chercher aucune visibilité, à trouver les solutions sans déranger, à encaisser les périodes difficiles et à montrer que l’on maîtrise son sujet. On a parfois aussi appris, sans même s’en rendre compte, qu’il valait mieux régler ses problèmes seul et éviter de montrer ses incertitudes.

C’est là que le piège se referme. Après trente ans de carrière, demander de l’aide peut donner l’impression que l’on remet en question tout ce que l’on a construit jusque-là. On peut même se dire que l’on n’a plus le droit de craquer alors qu’on a toujours réussi à tenir.

Mais une longue expérience professionnelle ne constitue pas une assurance tous risques contre l’épuisement. Elle peut même rendre plus difficile le fait d’admettre que quelque chose ne va plus, précisément parce que l’on a construit son identité professionnelle autour de la compétence, de l’autonomie et de la fiabilité.

Le problème n’est donc pas toujours de travailler trop

L’épuisement professionnel peut aussi venir du fait de penser trop au travail, suffisamment pour que la journée professionnelle ne s’arrête jamais vraiment.

On rentre chez soi et on continue à réfléchir à un problème. On repense à une conversation, on cherche ce que l’on aurait dû répondre, on imagine ce que le responsable va penser et on prépare mentalement les reproches qui pourraient éventuellement arriver. On s’inquiète d’une erreur qui n’existe même pas encore et l’on finit parfois par prendre personnellement une situation qui n’avait probablement rien de personnel. On anticipe TOUT.

À ce stade, même une journée de travail relativement normale peut devenir épuisante, parce que la journée officielle se termine à 17 heures tandis que celle qui se déroule dans la tête, elle, ne ferme jamais.

Et c’est probablement l’un des aspects les plus trompeurs de l’épuisement professionnel : de l’extérieur, la personne ne semble pas forcément travailler énormément. Elle n’enchaîne pas nécessairement les heures supplémentaires et son agenda ne ressemble pas toujours à celui d’un ministre en période de crise. Mais intérieurement, elle ne décroche jamais.

Il faut parfois accepter de ne pas sauver tout le monde

C’est sans doute l’une des choses les plus difficiles à apprendre lorsqu’on a toujours fonctionné de cette manière. Il faut accepter qu’un problème puisse rester un problème sans que l’on soit immédiatement obligé de le résoudre, qu’un collègue puisse faire une erreur sans que l’on coure derrière lui pour la réparer et qu’une décision puisse être imparfaite sans que l’on doive immédiatement en limiter les conséquences.

Il faut surtout accepter que quelqu’un puisse être mécontent sans que cela signifie que l’on a mal travaillé. Tout ce qui arrive dans une entreprise ne constitue pas un jugement sur notre valeur personnelle. Un collègue peut être en retard sans que nous soyons responsables de son retard. Un projet peut prendre du retard sans que nous soyons personnellement responsables de son échec. Un manager peut ne pas être satisfait d’une décision sans que cela signifie que nous sommes devenus incompétents.

La frontière entre être professionnel et se sentir personnellement responsable de tout est pourtant parfois étonnamment fine. L’épuisement professionnel peut justement apparaître lorsque cette frontière disparaît complètement.

Et c’est peut-être l’une des leçons les plus difficiles à apprendre après plusieurs décennies de carrière : on n’est pas obligé de mériter chaque jour le droit d’être considéré comme compétent. On peut être expérimenté, consciencieux et fiable sans tout contrôler. On peut ne pas savoir. On peut demander de l’aide. On peut laisser quelqu’un d’autre gérer son propre problème. On peut même terminer une journée de travail sans emporter toute l’entreprise dans sa tête.

Parce qu’à un moment donné, même le meilleur expert du monde doit accepter une vérité assez vexante : il n’est pas responsable de sauver le monde. Et franchement, vu l’état du monde, c’est probablement une très bonne nouvelle.


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Bertrand

Bertrand

Explorateur d'Internet depuis 1995 et toujours à la recherche de la prochaine terre promise connectée. Mangeur de chocolat, fan de cuisine, de rando et de Kindle.