Epsilon veut faire oublier X : le nouveau réseau social européen joue la carte du calme
Et si, pour changer, un réseau social essayait de nous faire passer moins de temps dessus ? L’idée paraît presque suspecte en 2026, époque où la moindre application semble avoir été conçue par une équipe de neuroscientifiques dont l’objectif principal consiste à nous faire vérifier notre téléphone toutes les quatre minutes.
C’est pourtant le pari d’Epsilon, un nouveau réseau social européen lancé fin septembre avec une ambition assez directe : proposer une alternative aux grandes plateformes comme X, mais en changeant quelques-unes des règles qui régissent habituellement ce genre de service.
Pas de publicité, pas d’algorithme présenté comme une machine à déterminer ce que nous devons absolument regarder et un fil que l’utilisateur peut davantage contrôler. Sur le papier, Epsilon veut donc revenir à une conception un peu moins industrielle du réseau social. Reste maintenant à convaincre les internautes de venir s’y installer.
Epsilon ne veut pas jouer au casino de l’attention
Le premier élément qui distingue Epsilon est justement celui qui manque aujourd’hui à beaucoup de plateformes : l’envie de ne pas transformer chaque utilisateur en hamster numérique.
Le service se présente comme un espace social plus sain, avec un fil permettant de choisir les sujets que l’on souhaite suivre plutôt qu’un système entièrement conçu autour de l’engagement maximal.
La plateforme annonce également ne pas utiliser de publicité et ne pas revendre les données des utilisateurs. Son slogan est assez explicite : un réseau européen qui respecte les données, privilégie les conversations de qualité et laisse l’utilisateur choisir son fil.
Cela paraît finalement assez basique. Et c’est peut-être justement le problème. Nous sommes tellement habitués aux algorithmes qui décident ce que nous allons regarder ensuite que proposer simplement une plateforme dans laquelle l’utilisateur garde davantage la main finit presque par ressembler à une innovation technologique majeure.
Et derrière Epsilon, il y a Mastodon
Il y a toutefois un détail particulièrement intéressant que le grand public risque de ne pas connaître. Epsilon repose sur Mastodon, et donc sur le Fediverse.
Cela signifie qu’Epsilon n’est pas une île complètement isolée. Un compte créé sur Epsilon peut suivre des utilisateurs présents sur d’autres serveurs compatibles avec le Fediverse. Autrement dit, la plateforme s’inscrit dans une architecture décentralisée plutôt que dans le modèle classique d’un réseau social appartenant à une seule entreprise qui contrôle absolument tout.
Pour l’utilisateur, cela peut sembler assez abstrait. En pratique, c’est pourtant une différence importante. Sur un réseau traditionnel, votre compte appartient à la plateforme et votre expérience dépend entièrement de ses règles, de son algorithme et de ses décisions commerciales.
Dans le Fediverse, plusieurs serveurs peuvent communiquer entre eux tout en restant gérés séparément. C’est un peu comme si plusieurs cafés indépendants décidaient de laisser leurs clients discuter entre eux plutôt que de construire un immense centre commercial dans lequel une seule société décide de la musique, des tables et du prix du café.
Une modération qui commence par l’IA
Epsilon ne fait cependant pas totalement confiance aux utilisateurs pour maintenir la paix dans la maison.
La plateforme utilise une modération assistée par intelligence artificielle afin d’analyser les contenus avant leur affichage. L’objectif annoncé est notamment de réduire les faux comptes, le spam et les contenus problématiques, avec une intervention humaine lorsque le système détecte un doute ou une situation sensible.
C’est une approche assez intéressante parce qu’elle tente de combiner deux choses généralement difficiles à concilier : automatiser suffisamment pour pouvoir traiter un volume important de publications, tout en conservant une intervention humaine lorsque le contexte devient trop compliqué pour une machine. Parce qu’une IA capable de détecter un gros mot est relativement facile à concevoir.
Une IA capable de comprendre qu’une phrase parfaitement polie est en réalité une attaque sarcastique contre votre voisin de palier, c’est déjà une autre histoire.
Le réseau est européen, mais surtout français dans son ADN
Epsilon se présente comme un réseau européen, mais son origine est française et le projet est porté par Stéphane Dubreuil et Thomas Rocafull.
Le positionnement est donc assez clair : créer une plateforme européenne qui ne cherche pas simplement à copier les réseaux américains en ajoutant un petit logo représentant le drapeau étoilé de l’Union européenne.
Le projet mise plutôt sur plusieurs arguments devenus particulièrement importants sur le continent : protection des données, hébergement européen, respect du RGPD, transparence et volonté de limiter les mécanismes destinés à capter l’attention.
L’ambition affichée est également de retrouver quelque chose qui existait dans les premières années de Twitter : un espace dans lequel les utilisateurs viennent avant tout pour discuter, partager des informations et suivre des personnes intéressantes.
Ce qui revient finalement à dire qu’Epsilon veut retrouver l’époque où Twitter ressemblait encore à Twitter. Autant dire qu’il y a du travail.
Le vrai problème n’est pas technique
Parce que construire un réseau social n’est finalement plus tellement compliqué. Des technologies open source comme Mastodon permettent aujourd’hui de mettre en place une infrastructure sociale fédérée sans devoir construire l’intégralité de la plomberie informatique depuis zéro. Le problème est ailleurs : Il faut des utilisateurs ! Beaucoup d’utilisateurs…
Un réseau social peut avoir le meilleur système de confidentialité de la planète, un algorithme parfaitement transparent et une modération exemplaire : si votre fil contient quatre personnes, deux comptes institutionnels et votre cousin qui publie une photo de son barbecue le dimanche, vous risquez rapidement de retourner voir ce qui se passe ailleurs. C’est le fameux effet de réseau.
Les gens viennent parce que leurs amis sont là. Les médias viennent parce que leurs lecteurs sont là. Les créateurs viennent parce que leur audience est là. Et l’audience vient parce que les créateurs sont là.
C’est une gigantesque boucle dont les plateformes établies bénéficient depuis des années. Epsilon devra donc réussir à casser cette mécanique sans utiliser précisément les méthodes d’hyperengagement qu’il cherche à éviter.
Peut-on vraiment remplacer X ?
La réponse est évidemment loin d’être acquise. Epsilon ne dispose pas aujourd’hui de la taille de X, et son infrastructure fédérée signifie d’ailleurs que son ambition n’est pas nécessairement de devenir une copie européenne parfaitement centralisée de la plateforme d’Elon Musk.
Son véritable pari est différent : proposer une expérience sociale plus contrôlée par l’utilisateur et s’appuyer sur un réseau ouvert plus large. Et cela pourrait être son principal intérêt.
Car la question n’est peut-être finalement pas de savoir si Epsilon va « tuer X ». Les précédents dans le domaine montrent que remplacer une plateforme mondiale est extrêmement difficile.
La question intéressante est plutôt de savoir si suffisamment d’utilisateurs européens sont prêts à accepter un réseau social moins addictif, moins agressif et davantage contrôlé par ses utilisateurs.
Le plus étrange serait presque que ça fonctionne
Epsilon arrive donc avec une proposition assez inhabituelle : un réseau social qui ne semble pas particulièrement pressé de vous garder captif.
Son modèle repose sur Mastodon et le Fediverse, ses créateurs mettent en avant la protection des données, l’absence de publicité et le contrôle du fil, tandis que la plateforme expérimente une modération assistée par IA.
Tout cela est plutôt séduisant sur le papier. Mais le véritable test ne sera pas technologique. Il sera humain.
Il faudra convaincre suffisamment de personnes de créer un compte, de publier, de suivre d’autres utilisateurs et surtout de revenir régulièrement sans leur coller sous le nez une machine à dopamine.
Et là, Epsilon attaque probablement la partie la plus difficile du marché des réseaux sociaux. Parce que réussir à créer un réseau social qui ne nous rend pas accros, c’est déjà un joli défi.
Réussir à nous convaincre d’y passer du temps sans nous rendre accros serait presque un exploit. Et si Epsilon y arrive, il faudra peut-être commencer à vérifier si les développeurs n’ont pas eux-mêmes remplacé leur algorithme par une sorcellerie européenne quelconque.
Alors, on s’y inscrit, sur Epsilon ?
Sources
| Thématique | Source et lien | Pays | Concerne |
|---|---|---|---|
| Présentation d’Epsilon | Epsilon | Europe | Présentation du réseau social, philosophie, fonctionnalités et positionnement |
| Epsilon et Mastodon | Mastodon – Servers | International | Fonctionnement du Fediverse et présence d’Epsilon dans l’écosystème Mastodon |
| Fediverse | Electronic Frontier Foundation – What is the Fediverse? | États-Unis | Explication du fonctionnement des réseaux sociaux fédérés et du Fediverse |
| Mastodon | Mastodon – The Fediverse | International | Fonctionnement des interactions entre différentes instances Mastodon |
| Protection des données | GDPR.eu | Europe | Cadre européen de protection des données personnelles évoqué dans le positionnement d’Epsilon |

