Il fallait bien que cela arrive un jour : après nous avoir expliqué pendant des années que l’intelligence artificielle allait nous simplifier la vie, voilà maintenant que les IA commencent à se disputer entre elles pour savoir laquelle a le droit de faire les courses. Spoiler alert : attendez vous à un beau bordel organisé…
Cette fois, c’est Amazon qui a décidé de fermer la porte au nez de Muse, le nouvel agent IA de Meta, avec cette petite subtilité qui pourrait devenir très importante dans les années à venir : une IA peut vouloir acheter quelque chose pour vous, mais encore faut-il que le magasin accepte de la laisser entrer.
Muse n’est pas simplement un énième chatbot auquel on demande si les tomates sont des fruits ou comment réparer une imprimante qui refuse obstinément de fonctionner depuis trois jours (ajoute des feuilles, patate !). Meta veut en faire un véritable agent capable d’effectuer certaines tâches à notre place, notamment rechercher des produits, comparer des offres et aller jusqu’à certaines étapes d’achat.
L’idée est plutôt séduisante, puisqu’il suffirait théoriquement de demander à Muse de trouver un cadeau pour quelqu’un, une nouvelle paire de chaussures (oubliez les ados, c’est trop compliqué) ou un ordinateur portable correspondant à quelques critères, puis de laisser l’intelligence artificielle se débrouiller pendant que nous retournons à des activités autrement plus importantes, comme préparer le sol avant que Jean-Kevin, l’aspi-robot, ne viennent engloutir de quoi fabriquer un oreiller en touffe de poils de Thelma et Socrate.
Le problème, c’est qu’Amazon n’a manifestement pas apprécié cette nouvelle clientèle robotique qui débarque dans son magasin sans avoir demandé la permission.
Amazon a donc bloqué l’accès de Muse à sa plateforme, en expliquant notamment que l’agent de Meta n’était pas autorisé à accéder à son site de cette manière et qu’un système automatisé devait clairement s’identifier comme tel du style “Salut, je suis une IA et je viens pomper toutes vos données”.
Ce qui donne à cette histoire un petit parfum de videur de boîte de nuit numérique, avec Amazon à l’entrée qui regarde Muse en claquette-chaussette arriver et lui explique calmement qu’elle n’est pas sur la liste.
On imagine assez bien la scène dans les bureaux du géant américain : quelqu’un découvre une activité étrange dans les serveurs, demande qui est ce nouveau visiteur, apprend qu’il s’agit d’une IA envoyée par Meta pour faire des achats et décide finalement que la fête va s’arrêter là. Il ne reste plus qu’à barrer le nom sur la liste et à retourner vendre des grille-pain.
Le problème avec les agents IA, c’est qu’ils sont à la fois extrêmement pratiques et légèrement inquiétants, parce qu’on leur demande progressivement de faire des choses que nous avions jusque-là l’habitude de faire nous-mêmes.
Chercher un produit pendant une heure, comparer les prix, vérifier les caractéristiques, lire quelques avis et remplir un panier n’a rien de passionnant, mais cela reste une activité humaine assez classique. Demain, il suffira peut-être de dire à son agent de trouver un aspirateur à moins de 300 € qui ne transforme pas votre salon en zone sinistrée après trois passages. Ah, si vous n’avez pas lu mon article sur mon expérience d’aspi-robot avec deux chiens à la maison, c’est le moment !
Le véritable intérêt apparaît lorsque l’IA commence à gérer plusieurs étapes toute seule, car elle peut potentiellement chercher, comparer, sélectionner et préparer l’achat sans que l’utilisateur ait besoin de passer son dimanche après-midi à ouvrir 46 onglets.
Évidemment, il y a une petite contrepartie : il faut faire confiance à la machine. Imaginez que vous demandiez à Muse de trouver un cadeau original pour votre douce compagne, avec un budget raisonnable (6.99€), quelque chose d’utile mais qui fasse quand même plaisir (même si c’est inutile, ça fera l’affaire aussi).
Quelques minutes plus tard, votre IA vous annonce fièrement qu’elle a trouvé exactement ce qu’il vous fallait et vous découvrez à la livraison un taille-haie électrique, une boîte de 48 chaussettes de randonnée pointure 47 et un distributeur automatique de croquettes pour chat (alors que votre douce a adopté un lapin mange-câble).
Vous aurez beau expliquer que l’algorithme a fait de son mieux, il faudra tout de même passer le dîner avec l’être humain qui, lui, n’avait rien demandé de tout ça.
L’affaire devient encore plus intéressante lorsqu’on comprend qu’Amazon n’est évidemment pas opposé au principe d’une IA capable de faire des achats.
Le groupe développe lui-même ses propres outils permettant de faciliter les achats avec l’IA et travaille depuis quelque temps sur des assistants capables de rechercher des produits et d’accompagner l’utilisateur dans son parcours d’achat.
Le problème n’est donc pas vraiment que les robots fassent les courses. Le problème est plutôt de savoir quel robot aura le droit de les faire. Et cette nuance pourrait devenir absolument essentielle.
Pendant des années, nous avons cherché un produit sur Google, comparé quelques sites, ouvert Amazon et finalement acheté ce qui était arrivé en premier dans les résultats, souvent après avoir lu 17 avis contradictoires dont trois expliquaient que le produit était extraordinaire et deux autres qu’il avait provoqué un incendie du fameux distributeur de croquettes (le chat est vivant, ouf) ou, pire, la séparation définitive d’un couple après l’achat d’un “robot lave-vitre” qui a chuté du troisième étage, tombant sur la tronche de la vieille voisine qui a ensuite porté plainte.
Avec les agents IA, le scénario pourrait complètement changer. L’utilisateur ne visiterait plus forcément les boutiques lui-même, puisque son agent pourrait chercher le produit, comparer les prix, analyser les caractéristiques, trouver une promotion et préparer la commande.
Pour les grandes plateformes commerciales, c’est évidemment un changement considérable, car elles risquent de ne plus être directement en contact avec l’utilisateur.
Amazon pourrait alors devenir l’entrepôt situé quelque part derrière l’IA qui décide quoi acheter, tandis que Meta, Google ou d’autres pourraient progressivement devenir l’intermédiaire par lequel nous passons pour effectuer nos achats.
Et c’est précisément là que la petite dispute entre Amazon et Meta devient beaucoup plus intéressante qu’une simple histoire de blocage technique. Oui, bon, “petite dispute”, soyons honnête, cela finira comme une bagarre générale dans un épisode d’Asterix et Obelix.
Nous sommes probablement en train d’entrer dans une époque assez amusante où les sites Internet devront bientôt déterminer non seulement si vous êtes humain, mais également si votre IA est une IA autorisée.
Demain, vous demanderez peut-être à votre agent de vous acheter une nouvelle machine Nespresso et celui-ci devra négocier avec plusieurs autres agents avant de parvenir à une décision. On se croirait à l’assemblée générale de l’ONU, après une intervention de Trump : C’est pire après qu’avant !
Votre IA expliquera à l’IA d’Amazon que le prix est trop élevé, l’IA d’Amazon répondra que le produit bénéficie actuellement d’une réduction exceptionnelle, l’IA de votre banque vérifiera que vous avez suffisamment d’argent et, quelque part au milieu de tout cela, votre ancien grille-pain connecté décidera probablement qu’il est temps de réclamer un upgrade “spécial baguette”, commandé sans votre autorisation, évidemment. Bref, un joyeux bordel !
Le plus ironique dans cette histoire, c’est qu’on nous avait promis que l’intelligence artificielle allait nous éviter toutes les tâches pénibles. Et nous voilà finalement avec des robots qui se disputent déjà pour savoir lequel a le droit d’aller faire nos courses.
Personnellement, j’attendrai encore un peu avant de leur confier la liste de vos courses (“N’oublies pas les Dentastix pour Thelma !“). Avec ma chance, je risque de recevoir 14 kilos de croquettes, trois chargeurs USB-C et un mixer connecté alors que je voulais simplement acheter du un paquet de piles.
Allez, je vous laisse, je vais faire mon billet de course, avec un bic et un papier. (Oui, on dit “bic”, en Belgique).
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