Il y a trois ans, j’ai pris une décision que je considère encore aujourd’hui comme l’une des plus raisonnables de ma vie : j’ai renoncé à l’aspirateur-robot laveur. À l’époque, je pensais acheter de la technologie, du confort et quelques heures de liberté supplémentaires, alors qu’en réalité j’avais surtout acheté une bonne dose d’espoir, enfermée dans un petit disque hors de prix qui allait découvrir assez rapidement qu’il venait d’être engagé dans la maison la moins adaptée à son activité professionnelle.
Sur le papier, le concept était absolument génial : le robot aspirait, lavait, retournait tranquillement à sa base, rechargeait sa batterie et recommençait le lendemain pendant que je pouvais enfin profiter de ma vie sans avoir à traîner un aspirateur derrière moi comme un employé communal chargé de nettoyer la gare de Mons (si, si, elle existe !).
Les vidéos de démonstration étaient évidemment magnifiques, avec des sols parfaitement propres, aucun meuble qui traîne (“Bienvenue chez Ikea”), aucune miette, aucun poil et surtout aucun animal susceptible de transformer en quelques secondes le résultat obtenu après une heure de travail.
Chez moi, le robot allait découvrir une réalité légèrement différente.
Le premier problème s’appelait Socrate, mon épagneul français (Socrate, il pense, mais chasse peu), qui semblait considérer que perdre ses poils était moins une conséquence naturelle de sa vie de chien qu’une véritable mission quotidienne destinée à maintenir notre baraque dans un état permanent de pré-nettoyage.
Ses longs poils fins se retrouvaient absolument partout, sous les meubles, dans les coins, autour des pieds de chaise en mode “boule velcro façon câlin”, sur les tapis et parfois dans des endroits où je ne comprenais même pas comment ils avaient réussi à arriver (un pot de fleur).
Je pouvais lancer le robot, le regarder travailler pendant une bonne heure, constater avec satisfaction que son bac était rempli de poils et me dire que, cette fois, le problème était enfin réglé. Deux heures plus tard, je retrouvais exactement les mêmes poils sur le sol.
J’ai longtemps cherché une explication logique avant de comprendre que mon chien possédait probablement une technologie beaucoup plus avancée que celle du robot : il était capable de régénérer son stock de poils presque immédiatement après le passage de la machine.
Le bouledogue français (Thelma, grande prêtresse de la baraque, à la recherche perpétuelle d’esclave à gratouilles, surnommée “La bûche”) travaillait dans un registre complètement différent, mais avec une efficacité qui forçait presque le respect.
Ses poils sont courts, rigides et particulièrement doués pour s’accrocher façon aimant à tout ce qui pouvait leur servir de support, qu’il s’agisse du tapis, du canapé, de mes vêtements ou de ce sol que je venais précisément de nettoyer.
Il suffisait qu’elle traverse une pièce, se couche cinq minutes (pardon, deux heures) et décide ensuite de repartir pour que je puisse déjà constater une nouvelle génération de poils répartis avec une précision qui aurait probablement intéressé les militaires. Bref, un déversement de brouettes de poils en continu.
Je pouvais passer l’aspirateur à 10 heures, voir le robot terminer son cycle à 11 heures et constater à 11 h 15 qu’un chien venait de refaire en quelques minutes une partie du travail que je pensais avoir définitivement réglé.
C’était particulièrement rageant parce que le robot, lui, semblait parfaitement satisfait de son travail, comme s’il venait de résoudre un problème alors que mes deux chiens venaient simplement de lancer la saison suivante, façon Netflix, en mode automatique. Pas besoin d’appuyer sur “Episode suivant”. Magique, je vous dis !
Le véritable problème est cependant apparu lorsque j’ai voulu utiliser la fonction lavage, parce que j’ai découvert une subtilité que les vidéos promotionnelles semblaient considérer comme parfaitement secondaire : avant de passer la serpillière, il fallait évidemment que le sol soit réellement débarrassé de ses saletés.
Et quand je dis réellement, je ne parle pas de ce sympathique “ça devrait plus ou moins aller” (en mode ado quand tu lui demandes comment va se passer son interro demain) que l’on utilise généralement avant de lancer un appareil automatique.
Avec deux chiens (que j’appelle Averell et Joe. Devinez qui est le boss…), il fallait que le sol soit presque impeccable, parce que quelques poils, de la poussière, des miettes ou de petits débris oubliés suffisaient à se mélanger avec l’eau et à produire une sorte de pâte expérimentale qui venait se déposer partout.
Le robot ne nettoyait alors plus vraiment le sol, il se contentait d’étaler consciencieusement le problème sur plusieurs mètres carrés, avec cette formidable impression que quelqu’un avait décidé de transformer mon salon en laboratoire de fabrication de colle Pritt.
Sur une petite surface, on pouvait encore s’en sortir, mais dès qu’il fallait traiter une grande pièce ou plusieurs pièces à la suite, cela devenait une véritable opération militaire dans laquelle il fallait d’abord aspirer correctement, vérifier les coins, déplacer les chaises, regarder sous les meubles et surtout s’assurer que les chiens n’allaient pas immédiatement revenir sur la zone fraîchement nettoyée.
C’est probablement à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre l’arnaque intellectuelle dans laquelle je m’étais enfermé.
J’avais acheté un appareil censé m’éviter de faire le ménage, mais je devais d’abord préparer le terrain pour qu’il puisse faire correctement son travail, puis vérifier le résultat, nettoyer les brosses, retirer les poils qui s’étaient enroulés autour des pièces mécaniques et nettoyer la serpillière qui avait parfois l’air d’avoir participé à une opération de sauvetage dans une décharge.
En résumé, le robot n’avait pas supprimé le ménage, il avait simplement transformé une partie du ménage en maintenance informatique avec des poils de chien.
Et un jour, après avoir retrouvé des poils de Socrate enroulés autour d’une brosse, ceux de Thelma collés dans la serpillière (on dit torchon en Belgique, mais bon …) et une magnifique trace humide traversant une pièce entière, j’ai regardé cette petite machine au milieu du salon en me demandant très sérieusement lequel de nous deux était réellement censé avoir une intelligence artificielle.
J’ai finalement renoncé à tout ce système, et trois ans plus tard, je dois reconnaître que je ne regrette absolument rien.
Le robot n’était probablement pas mauvais, mais il avait simplement été engagé dans une maison où il n’avait aucune chance de remplir correctement sa mission, puisqu’il devait lutter quotidiennement contre deux producteurs industriels de poils qui ne connaissaient ni les horaires de nettoyage ni le respect du travail accompli. Ingratitude totale !
Un robot peut parfaitement cartographier une maison, éviter les meubles, retourner automatiquement à sa base et optimiser son parcours, mais il ne peut absolument rien faire contre un épagneul français qui décide de traverser le salon après avoir perdu plusieurs centaines de poils dans le hall, pas plus qu’il ne peut négocier avec un bouledogue français qui vient de secouer l’intégralité de son corps à trois mètres du canapé.
J’avais acheté le futur, mes chiens avaient préféré le passé, et après trois ans de réflexion, je dois finalement admettre qu’ils avaient gagné. Le robot disposait d’une intelligence artificielle, mais mes chiens avaient quelque chose de beaucoup plus puissant : une stratégie, une endurance remarquable et surtout une quantité de poils qui semblait ne jamais devoir diminuer.
Allez, je vous laisse, je vais passer l’aspirateur… et brosser Thelma et Socrate !
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