La Suisse veut surveiller Internet. Proton commence à regarder la sortie

La Suisse a passé des décennies à expliquer au monde entier que ses affaires privées devaient rester privées. Les banques ont perfectionné le concept, les coffres-forts l’ont industrialisé et les montagnes ont probablement signé des clauses de confidentialité. Mais en 2026, voilà que la Confédération commence à se dire qu’Internet mériterait peut-être un peu moins de discrétion.

Et ça tombe plutôt mal.

Parce que la Suisse a aussi réussi à devenir un petit paradis de la confidentialité numérique. Et parmi les entreprises qui ont bâti leur réputation sur cette image figure Proton, une société genevoise qui vient justement de faire comprendre qu’elle n’était pas franchement enthousiaste à l’idée de voir Berne renforcer les possibilités de surveillance. Autrement dit : la Suisse commence à vouloir regarder par le trou de la serrure et Proton envisage de déménager la serrure.

Proton, c’est quoi au juste ?

Si vous ne connaissez Proton que de nom, il ne s’agit ni d’une nouvelle voiture électrique chinoise ni d’une marque suisse de chocolat protéiné.

Proton est une entreprise technologique basée à Genève, connue notamment pour Proton Mail, son service de messagerie chiffrée. Elle propose également un VPN, du stockage cloud, un calendrier, un gestionnaire de mots de passe et des services liés à l’intelligence artificielle.

Son principe commercial est assez simple : proposer des outils permettant aux utilisateurs de mieux protéger leurs communications et leurs données.

Proton s’appuie d’ailleurs explicitement sur le cadre suisse de protection de la vie privée pour promouvoir ses services. L’entreprise est devenue l’un des symboles de cette industrie suisse de la “privacy tech”, aux côtés notamment de Threema et d’autres sociétés spécialisées dans la confidentialité. En résumé, Proton vend à peu près l’équivalent numérique d’un coffre-fort suisse.

Sauf que le coffre-fort commence à trouver que le propriétaire de l’immeuble regarde un peu trop souvent ce qu’il contient.

La Suisse veut renforcer la surveillance

Le problème vient d’une réforme envisagée par la Suisse concernant la surveillance des communications et les obligations imposées aux services numériques.

L’objectif affiché est notamment de clarifier les obligations des fournisseurs Internet et des grandes plateformes lorsqu’une enquête pénale nécessite leur coopération. Les grandes plateformes pourraient être soumises à des exigences de conservation de données et de coopération plus importantes.

Pourquoi cette volonté de changement ? Parce que la cybercriminalité n’est évidemment pas restée tranquillement assise dans un fauteuil en cuir à attendre que la Suisse termine son café.

Selon les données citées par Swissinfo, le nombre de cybercrimes signalés par la police suisse a presque triplé en cinq ans, pour atteindre environ 65 000 cas en 2025. Les demandes de données adressées aux autorités ont également augmenté.

Sur le principe, difficile de reprocher à un État de vouloir donner aux enquêteurs les moyens de poursuivre les criminels. Mais pour Proton, le problème est ailleurs.

Quand votre argument commercial devient un problème politique

Proton explique que ces changements pourraient affaiblir la confiance dans la protection offerte par les services numériques suisses. Et cette confiance n’est pas exactement un détail marketing : c’est précisément ce qui permet à des entreprises comme Proton de vendre leurs services partout dans le monde.

L’entreprise affirme avoir suspendu des projets d’investissement dans de nouvelles infrastructures en Suisse en raison de l’évolution réglementaire envisagée. Et là, le paradoxe devient franchement savoureux.

La Suisse a construit une partie de son attractivité numérique sur son image de pays où vos données sont soigneusement protégées. Des entreprises ont développé des services autour de cette promesse. Des clients du monde entier les utilisent précisément parce qu’ils associent la Suisse à la confidentialité. Et maintenant, le pays veut renforcer ses capacités de surveillance.

C’est un peu comme si Ferrari annonçait soudain que ses voitures étaient désormais limitées à 30 km/h pour des raisons de sécurité.

Le problème est plus grand que Proton

Il serait toutefois un peu facile de résumer l’affaire à « Proton contre la Suisse ».

Le débat est beaucoup plus compliqué. Les autorités doivent pouvoir enquêter sur les cybercriminels, les réseaux criminels et les menaces contre la sécurité nationale. Mais les entreprises de confidentialité craignent qu’en élargissant progressivement les obligations de surveillance et de conservation des données, la Suisse finisse par détruire précisément ce qui faisait son avantage.

Et le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement la Confédération. L’Union européenne, les États-Unis et le Royaume-Uni cherchent eux aussi à adapter leurs règles face à des criminels qui utilisent de plus en plus des outils de chiffrement et des infrastructures numériques internationales.

Le véritable débat est donc assez simple à comprendre : jusqu’où peut-on demander aux entreprises numériques de coopérer avec les autorités sans transformer un service de confidentialité en auxiliaire de surveillance ?

Parce qu’à force de vouloir tout savoir, il existe un risque assez cocasse : que les entreprises spécialisées dans la protection de la vie privée finissent par aller vendre leur savoir-faire ailleurs.

Et Proton a déjà commencé à diversifier ses infrastructures dans plusieurs pays européens afin de ne pas dépendre exclusivement de la Suisse.

La Suisse pourrait donc découvrir un principe économique particulièrement ironique : lorsqu’on bâtit une industrie entière autour de l’idée que les données sont bien protégées chez soi, il vaut mieux éviter de donner aux clients l’impression que le coffre-fort vient d’être équipé d’une vitre.

Le pays du secret doit maintenant choisir entre deux choses qu’il croyait probablement pouvoir avoir simultanément : être le coffre-fort numérique de la planète et disposer d’une clé permettant d’ouvrir davantage de coffres.

Proton, lui, semble avoir déjà commencé à chercher où poser le prochain coffre.

Sources 

 


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Bertrand

Bertrand

Explorateur d'Internet depuis 1995 et toujours à la recherche de la prochaine terre promise connectée. Mangeur de chocolat, fan de cuisine, de rando et de Kindle.