Humeurs

Thélyson Orélien et son “C’était ça ou mourir” : écrit avec l’IA ou simplement écrit comme une IA ?

Bon, juste en même temps que la polémique sur Paul Mirabel dont nous parlions ce matin, voici donc que pointe celle de l’écrivain Thélyson Orélien. Oui, il fallait bien que cela arrive un jour : après avoir demandé à l’IA d’écrire nos mails, nos devoirs, nos CV, nos recettes de cuisine et probablement quelques demandes de divorce, nous voici désormais rendus au stade supérieur de la civilisation numérique, celui où l’on demande à une autre intelligence artificielle de déterminer si un écrivain a écrit son propre livre.

Bienvenue dans “l’affaire Thélyson Orélien”. On dirait le titre d’un roman de Joel Dicker.

Son roman “C’était ça ou mourir” (Sorti le en août 2026), devenu l’un des phénomènes de la rentrée littéraire avec notamment le prix du Roman Fnac et une présence dans plusieurs sélections de grands prix, est désormais soupçonné d’avoir été écrit avec l’aide de l’IA après une accusation lancée sur X par un compte baptisé “Balance ton Claude”. L’auteur dément et affirme avoir commencé son roman en 2017, avant d’en achever le premier jet en 2019, tandis que son éditeur Grasset rejette fermement les accusations. Et c’est ici que l’histoire devient beaucoup plus amusante qu’elle n’en a l’air.

Le détecteur a parlé, circulez

Pour étayer ses accusations, le collectif a notamment utilisé Pangram, un détecteur censé identifier les textes produits par une intelligence artificielle, avec des résultats présentés comme “extrêmement convaincants”. Fort bien.

Le problème, c’est qu’un détecteur d’IA ne lit pas réellement un texte en se disant que cette phrase sent vaguement le brol (“machin” pour nos amis français) sorti d’un ordinateur et que cet adverbe incongru a probablement été écrit par ChatGPT sous stéroïdes. Il analyse des caractéristiques statistiques et stylistiques du texte afin d’estimer si celui-ci ressemble davantage à ce qu’il a appris à associer à une production humaine ou générée par une machine planquée dans un data center irlandais. Ce qui est tout de même assez savoureux lorsque l’on prétend ensuite transformer cette estimation en certificat d’authenticité littéraire.

Même OpenAI avait lancé son propre détecteur avant de l’abandonner en 2023 en raison de son faible niveau de précision, en reconnaissant qu’il ne pouvait pas déterminer de manière fiable si un texte avait été écrit par une IA et qu’il ne devait surtout pas être utilisé comme outil principal de décision (en résumé : “On a fait de la merde, on arrête”).

Autrement dit, nous avons créé des machines capables d’écrire comme des humains, puis nous avons créé d’autres machines capables de deviner si les premières ont écrit comme des humains, avant de découvrir que les secondes pouvaient elles aussi se tromper. La boucle est magnifique.

Et si l’humain commençait justement à écrire comme l’IA ?

C’est peut-être la partie la plus intéressante de cette histoire. Imaginez maintenant un écrivain parfaitement humain, mais qui aurait un style propre, régulier, proprement construit, avec une syntaxe particulièrement maîtrisée, un vocabulaire relativement homogène et des phrases dont la structure revient fréquemment.

Que va penser un détecteur d’IA d’un tel texte ? Peut-être qu’il va se dire que cet humain écrit un peu trop proprement pour être honnête.

Et le phénomène inverse est tout aussi intéressant : depuis l’arrivée des générateurs de texte, certains humains commencent précisément à modifier leur manière d’écrire parce qu’ils ont peur que leur texte soit accusé d’avoir été généré par une machine.

Il suffit désormais qu’une phrase soit trop bien construite, qu’un paragraphe soit trop équilibré ou qu’un auteur utilise trois fois le même type de transition pour qu’un lecteur méfiant commence à regarder le texte comme un douanier inspectant une valise suspecte.vL’écrivain pourrait donc finir par écrire volontairement moins bien pour prouver qu’il est humain. Quelle folie !

Nous voilà arrivés à un stade particulièrement délicieux de l’histoire littéraire où il pourrait devenir nécessaire de laisser volontairement quelques petites maladresses dans son texte afin d’éviter que quelqu’un ne soupçonne la présence d’une IA.

Après le retour du vinyle et de l’argentique, attendons-nous donc au grand retour de la faute de frappe artisanale… et volontaire.

Le détecteur d’IA détecte surtout… une probabilité

Le problème n’est pas que les détecteurs soient nécessairement inutiles, car certains peuvent effectivement être performants dans certaines conditions et sur certains types de textes, mais qu’un résultat statistique ne constitue pas automatiquement une preuve de l’origine d’un manuscrit (qu’on n’écrit déjà plus à la main depuis belle lurette, d’ailleurs).

Une étude publiée en 2023 avait par exemple montré que certains détecteurs pouvaient davantage classer comme artificiels des textes écrits par des personnes dont l’anglais n’était pas la langue maternelle, ce qui montre bien que la frontière entre style humain et style supposément artificiel peut être particulièrement fragile.

Et même les outils plus récents restent pris dans une sorte de course permanente entre détection et contournement, puisque des systèmes permettant de modifier un texte généré par IA afin qu’il paraisse plus humain existent déjà.

Autrement dit, nous avons créé une course-poursuite dans laquelle les uns fabriquent des machines pour reconnaître les textes des autres, pendant que les autres fabriquent des machines pour tromper les premières. Encore un beau cercle vertueux kafkaïen.

Quelque part, un ingénieur doit certainement regarder tout cela avec beaucoup de fierté : il a foutu un beau bordel.

Alors, Orélien a-t-il utilisé l’IA ?

Je n’en sais rien. Et c’est précisément le problème : Personne n’en sait rien, à part Orélien. Le lecteur non plus ne peut pas raisonnablement le déterminer simplement parce qu’un détecteur affiche un pourcentage impressionnant à côté d’un extrait.

L’accusation actuelle repose sur des analyses dont les résultats sont présentés comme des indices, tandis que l’auteur affirme avoir écrit le livre sur plusieurs années et que son éditeur défend son travail. À ce stade, transformer ces éléments contradictoires en certitude serait aller beaucoup plus vite que les faits disponibles.

Ce qui est en revanche certain, c’est que cette affaire pose une question beaucoup plus vertigineuse que celle de savoir si un écrivain particulier a utilisé ou non ChatGPT, Claude ou n’importe quelle autre machine.

Demain, faudra-t-il prouver qu’on est humain ?

C’est probablement là que cette histoire devient vraiment intéressante. Imaginez un futur dans lequel un écrivain devra conserver ses brouillons, ses carnets, ses fichiers Word, ses sauvegardes, ses historiques de modifications et pourquoi pas les vidéos de lui-même en train d’écrire, simplement pour pouvoir démontrer qu’il est bien l’auteur de son propre texte.

Et pourquoi pas bientôt une caméra au-dessus du bureau, avec reconnaissance faciale, analyse des mouvements de doigts et certificat blockchain attestant que Jean-Kevin a bien tapé lui-même le mot magnifique à 14h37. On pourra alors enfin dormir tranquille. Pas certain.

Personnellement, ce qui me gêne le plus dans cette histoire n’est donc pas de savoir si un écrivain a utilisé une IA, puisque la question mérite évidemment d’être posée lorsqu’elle est pertinente, mais de voir à quel point nous semblons déjà tentés de remplacer le doute par un chiffre, issue d’un tas de données… analysées elles-mêmes par l’IA ! Youpie.

Un détecteur affiche 98 %, 99 % ou 100 % et soudain, la machine devient juge, procureur et expert judiciaire. Alors qu’au fond, elle nous dit simplement que le texte ressemble à ce qu’elle associe à un texte généré par une IA.

Et entre ressembler à quelque chose et en être la preuve, il reste encore une certaine marge. Une marge dans laquelle se trouve justement la littérature, le style, les écrivains et, accessoirement, quelques millions d’humains qui écrivent désormais avec la peur permanente qu’une machine leur explique qu’ils écrivent trop bien pour être honnêtes.

La prochaine révolution de l’intelligence artificielle sera peut-être finalement beaucoup plus simple : apprendre aux humains à écrire suffisamment mal pour convaincre les robots qu’ils sont humains.

Bon, je vous laisse, je vais passer mon texte dans un IA checker. On sait jamais…

Sources

 

Bertrand

Explorateur d'Internet depuis 1995 et toujours à la recherche de la prochaine terre promise connectée. Mangeur de chocolat, fan de cuisine, de rando et de Kindle.

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