La Chine veut muscler son intelligence artificielle, et elle ne semble pas décidée à le faire avec trois calculatrices et un vieux PC. Selon une enquête publiée par Reuters ce 20 octobre, trois géants chinois de la technologie, ByteDance, Alibaba et Tencent, auraient commandé ensemble plus de trois millions de cartes graphiques professionnelles Nvidia RTX PRO 5500, pour une valeur dépassant les 35 milliards de dollars.
Le problème ? Nvidia ne serait pas en mesure de livrer toutes ces commandes. Bienvenue dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, où les milliards volent plus vite que les puces ne sortent des usines.
Les trois entreprises chinoises ne sont pas exactement des inconnues. ByteDance est notamment la maison mère de TikTok, Alibaba est un géant du commerce en ligne et du cloud, tandis que Tencent possède notamment WeChat et investit massivement dans les technologies numériques.
Toutes trois ont besoin d’importantes capacités de calcul pour développer leurs modèles d’intelligence artificielle et faire fonctionner leurs services. Car derrière un chatbot qui répond à vos questions en quelques secondes, il y a des machines qui avalent des quantités impressionnantes de données et effectuent des milliards d’opérations.
Selon les informations recueillies par Reuters auprès de personnes proches du dossier, les commandes portent sur plus de trois millions de cartes Nvidia RTX PRO 5500. Leur prix serait d’environ 11 400 dollars l’unité.
Faites le calcul : nous parlons d’une commande dont la valeur totale dépasserait les 35 milliards de dollars, selon Reuters. De quoi acheter quelques ordinateurs pour la famille. Ou, plus raisonnablement, financer une petite armée de machines capables de faire tourner des modèles d’IA.
Attention toutefois : il s’agit de commandes rapportées par Reuters, et non d’une livraison déjà effectuée ni d’un paiement intégral confirmé.
Voilà le détail qui rend cette affaire particulièrement intéressante. La RTX PRO 5500 est une carte graphique professionnelle conçue pour les stations de travail. Elle n’est pas destinée, à l’origine, à constituer le cœur des plus gigantesques centres de données spécialisés dans l’intelligence artificielle. Elle dispose néanmoins de caractéristiques qui la rendent intéressante pour certains usages de l’IA, notamment ses 84 Go de mémoire vidéo.
Les entreprises peuvent notamment utiliser ce type de matériel pour faire fonctionner des modèles déjà entraînés. Cette étape, appelée « inférence », correspond au moment où une IA produit une réponse à une question, génère du contenu ou exécute une tâche.
Pourquoi ne pas acheter directement les processeurs les plus puissants de Nvidia ? Parce que les restrictions américaines sur les exportations de semi-conducteurs vers la Chine compliquent l’accès à certaines puces avancées.
Les processeurs Nvidia les plus performants ne sont donc pas tous librement accessibles aux acheteurs chinois. Les entreprises doivent composer avec les règles d’exportation en vigueur et chercher des solutions compatibles avec celles-ci.
La RTX PRO 5500 représente ainsi une alternative intéressante pour les entreprises qui ont besoin de puissance de calcul, mais disposent d’un choix de matériel plus limité.
L’histoire pourrait faire sourire : des entreprises veulent acheter des millions de cartes graphiques, mais le fabricant ne parvient pas à leur promettre les quantités demandées.
Selon Reuters, Nvidia aurait indiqué à certains partenaires qu’il pourrait ne fournir qu’environ 5 à 10 % des volumes commandés. Une des sources citées par l’agence affirme également que la production mondiale de RTX PRO 5500 pourrait ne pas dépasser trois millions de cartes en 2027.
Autrement dit, les commandes chinoises dépasseraient à elles seules les capacités de production envisagées pour ce modèle. Reuters rapporte même que les commandes totales provenant de clients chinois dépasseraient six millions d’unités.
Ces chiffres restent des estimations rapportées par des sources proches du dossier. Ils ne garantissent ni que toutes les commandes seront maintenues ni que les quantités annoncées seront effectivement livrées.
Nvidia doit en outre répartir ses capacités industrielles entre plusieurs produits. Le fabricant devrait consacrer une part importante de sa production future à sa nouvelle plateforme Rubin, destinée aux infrastructures d’IA à grande échelle.
Les entreprises chinoises pourraient donc devoir patienter, revoir leurs plans ou se tourner vers d’autres solutions.
Cette affaire illustre les limites des restrictions technologiques américaines.
Washington cherche à limiter l’accès de la Chine aux puces les plus avancées, notamment pour préserver son avance dans les domaines stratégiques de l’intelligence artificielle et du calcul intensif.
Mais restreindre l’accès à certains composants ne signifie pas que les entreprises chinoises vont renoncer à leurs ambitions. Elles peuvent chercher des produits alternatifs, développer leurs propres processeurs ou optimiser leurs modèles pour utiliser le matériel disponible.
La Chine pousse d’ailleurs ses entreprises à renforcer leurs capacités technologiques nationales. Des fabricants locaux, dont Huawei, gagnent du terrain sur certains segments, même si les acteurs chinois rencontrent encore des difficultés pour rivaliser avec les meilleures technologies américaines.
Le résultat est une course technologique où les restrictions commerciales, les capacités de production et la demande en calcul se répondent en permanence.
Derrière cette commande spectaculaire, l’enjeu dépasse largement le chiffre de 35 milliards de dollars.
Les entreprises qui disposent de suffisamment de puissance de calcul peuvent entraîner leurs modèles, les améliorer et proposer des services à des millions d’utilisateurs. Cette capacité devient un avantage stratégique pour les géants technologiques, mais aussi pour les pays qui veulent rester compétitifs dans l’intelligence artificielle.
Il serait toutefois prématuré d’affirmer que cette commande garantit à la Chine une avance technologique ou qu’elle constitue une victoire définitive sur les restrictions américaines. Les livraisons restent incertaines, et la puissance de calcul n’est qu’un des ingrédients nécessaires au développement d’une IA performante.
Une chose est certaine : les géants chinois ne semblent pas vouloir manquer le prochain épisode de la révolution de l’IA.
Et pendant que nous nous demandons si notre prochain smartphone mérite vraiment d’être remplacé, certaines entreprises commandent des millions de cartes graphiques à plus de 11 000 dollars pièce.
Finalement, pour faire tourner l’intelligence artificielle, il faut surtout une chose : beaucoup d’intelligence financière. Et manifestement, certains préfèrent ne pas calculer la facture avant de cliquer sur “Commander”.
En six ans, le fabricant américain de puces est devenu l’un des grands bénéficiaires de l’explosion de l’intelligence artificielle. Voici l’évolution de ses revenus et de son bénéfice net.
| Exercice fiscal | Chiffre d’affaires | Bénéfice net | Marge nette |
|---|---|---|---|
| 2020 | 10,92 Md $ | 2,80 Md $ | 25,6 % |
| 2021 | 16,68 Md $ | 4,33 Md $ | 26,0 % |
| 2022 | 26,91 Md $ | 9,75 Md $ | 36,2 % |
| 2023 | 26,97 Md $ | 4,37 Md $ | 16,2 % |
| 2024 | 60,92 Md $ | 29,76 Md $ | 48,8 % |
| 2025 | 130,50 Md $ | 72,88 Md $ | 55,9 % |
| 2026 | 215,94 Md $ | 120,07 Md $ | 55,6 % |
Source : rapports financiers officiels de Nvidia. Montants arrondis en milliards de dollars américains. Les exercices fiscaux ne correspondent pas exactement aux années civiles : l’exercice 2026 s’est terminé le 25 janvier 2026. La marge nette correspond au bénéfice net divisé par le chiffre d’affaires.
Le chiffre qui donne le vertige
Entre 2020 et 2026, le chiffre d’affaires annuel de Nvidia a été multiplié par près de 20, tandis que son bénéfice net a été multiplié par environ 43. En 2026, l’entreprise a généré près de 120 milliards de dollars de bénéfice net sur environ 216 milliards de dollars de chiffre d’affaires.
Les commandes de puces Nvidia en Chine, les restrictions américaines à l’exportation et les caractéristiques techniques des cartes concernées.
Reuters · 20 octobre 2026
L’enquête à l’origine de cet article rapporte des commandes de plus de trois millions de cartes RTX PRO 5500 par les trois groupes chinois. Reuters évoque également les difficultés de Nvidia à garantir les livraisons et les conséquences des restrictions américaines sur l’accès aux puces avancées.
Nvidia · Fiche technique officielle
La documentation du fabricant détaille les caractéristiques de cette carte graphique professionnelle, notamment ses 84 Go de mémoire GDDR7 et ses usages en IA générative, en inférence, en calcul scientifique et en création graphique.
Associated Press · 16 octobre 2026
Cet article replace la course aux semi-conducteurs dans un contexte plus large de rivalité technologique. Pékin envisage de renforcer les contrôles sur certaines exportations de technologies sensibles, notamment dans l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs.
Les volumes de commandes et les prévisions de livraison sont rapportés par Reuters sur la base de sources proches du dossier. Ils ne constituent pas une confirmation que toutes les cartes seront livrées.
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