La Boucle du Hainaut passe à 500 mètres de chez moi : voilà pourquoi ma femme commence à regarder les pylônes de travers
Il y a des projets d’infrastructure dont on entend parler à la télévision, que l’on commente vaguement entre deux informations et que l’on oublie aussitôt le journal terminé, puis il y a ceux qui apparaissent soudainement sur une carte et qui, comme par hasard, commencent à passer à environ 500 mètres de chez vous.
La Boucle du Hainaut appartient clairement à la deuxième catégorie.
J’habite à environ 500 mètres du tracé actuellement envisagé pour cette future ligne à haute tension, et depuis que ma femme l’a appris (c’était durant le début de la période COVID), je découvre une nouvelle forme de communication conjugale : elle ne me demande plus vraiment ce que je pense du projet, elle me demande surtout si j’ai regardé les annonces immobilières.
Il faut dire qu’une ligne à 380 kV à quelques centaines de mètres de la maison n’est pas exactement le genre de nouvelle que l’on accueille avec une bouteille de champagne, surtout lorsqu’on a acheté son habitation en imaginant regarder les arbres, les champs ou les voisins, mais certainement pas une succession de pylônes métalliques.
Le problème, c’est que le dossier est beaucoup plus compliqué que “Elia va construire une ligne devant chez moi”. Parce qu’à ce stade, Elia ne va encore rien construire devant chez moi.
Le trait rouge sur la carte n’est pas encore le pylône dans mon jardin
C’est probablement le premier élément à garder en tête, surtout lorsqu’on regarde les cartes du projet avec un niveau d’angoisse proportionnel à la largeur des pylônes dessinés dessus.
Le tracé définitif de la Boucle du Hainaut n’est toujours pas arrêté. La consultation des nombreuses communes et instances concernées s’est terminée en juin 2026 et l’administration wallonne travaille désormais sur les résultats avant que le Gouvernement wallon ne se prononce sur un tracé préférentiel.
Autrement dit, les 500 mètres qui me séparent aujourd’hui du tracé envisagé ne signifient absolument pas que je serai à 500 mètres d’une ligne construite en 2032 (si tout va bien).
Le parcours peut encore évoluer et certains tronçons peuvent être modifiés, abandonnés ou recomposés afin de parvenir à un itinéraire globalement cohérent.
C’est rassurant, même si expliquer cela à quelqu’un qui vient de voir une ligne rouge passer à quelques centaines de mètres de sa maison demande généralement davantage de diplomatie que de technique.
Pourquoi Elia veut-elle cette ligne ?
La question est parfaitement légitime, parce que personne ne se réveille un matin en se disant qu’il serait vraiment dommage de ne pas ajouter quelques dizaines de kilomètres de lignes à haute tension au paysage wallon.
Pour Elia, le problème est beaucoup plus pragmatique : le réseau électrique belge doit transporter davantage d’électricité et doit pouvoir le faire dans des directions qui ne sont plus exactement celles du siècle dernier.
La Belgique électrifie progressivement les transports, le chauffage et l’industrie, tandis que la production renouvelable augmente, notamment avec l’éolien en mer du Nord. Cette électricité doit ensuite être transportée vers les endroits où elle est consommée et échangée avec les réseaux voisins.
La Boucle du Hainaut doit donc renforcer le réseau entre Avelgem et Courcelles avec une liaison à 380 kV capable de transporter beaucoup plus d’électricité et de réduire certaines contraintes du réseau.
Vu depuis mon salon, c’est une ligne électrique. Vu depuis le centre de contrôle d’Elia, c’est une autoroute énergétique qu’il faut construire avant que les embouteillages électriques commencent à devenir un problème.
Et malheureusement, contrairement à une autoroute classique, on ne peut pas simplement décider de la faire passer dans un champ et de demander aux électrons de respecter la limitation de vitesse.
Et à 500 mètres, qu’est-ce que je risque réellement ?
C’est évidemment la question qui inquiète ma femme, et probablement beaucoup d’autres riverains.
Sur le plan sanitaire, il faut éviter les deux caricatures habituelles : prétendre qu’une ligne à haute tension est totalement dépourvue de toute question scientifique serait faux, mais affirmer qu’habiter à 500 mètres d’une telle ligne provoque des maladies le serait tout autant.
Une ligne à 380 kV produit des champs électriques et magnétiques, mais ceux-ci diminuent fortement avec la distance. Les niveaux les plus élevés se trouvent naturellement à proximité immédiate de la ligne et diminuent rapidement lorsqu’on s’en éloigne.
À 500 mètres, on est donc très loin de la zone située directement sous les conducteurs, et il n’existe pas de base scientifique permettant d’affirmer qu’habiter à cette distance provoquerait un problème sanitaire particulier.
Il existe cependant une discussion scientifique autour des champs magnétiques de très basse fréquence, notamment concernant une association statistique observée dans certaines études entre exposition résidentielle et leucémie infantile. Cette association a conduit le Centre international de recherche sur le cancer à classer les champs magnétiques de très basse fréquence comme “peut-être cancérogène”», tout en soulignant les incertitudes et l’absence de preuve permettant d’établir une relation causale.
Ce qui signifie surtout qu’il faut rester sérieux : ni “aucun risque absolument démontré donc circulez”, ni “une ligne à haute tension va nous tuer”. À 500 mètres, le sujet sanitaire n’est donc pas celui qui me paraît le plus concret.
Le vrai problème pourrait être beaucoup plus banal
Le premier impact que je risque de remarquer ne sera probablement pas un champ électromagnétique mystérieux venant perturber mon grille-pain, mais quelque chose de beaucoup plus terre-à-terre : le paysage.
Une ligne à 380 kV implique des pylônes imposants, visibles à grande distance lorsque le terrain est dégagé, et une infrastructure qui ne disparaît pas précisément parce qu’on ferme les rideaux. À cela s’ajoute la période des travaux, qui pourrait modifier temporairement la circulation, provoquer le passage d’engins, créer du bruit et perturber certaines activités agricoles ou locales.
Il y a également la question de l’immobilier, qui est évidemment celle que ma femme a déjà classée dans la catégorie “urgente”.
Et là, il faut être prudent, parce qu’il n’existe aucune formule magique permettant de dire qu’une maison située à 500 mètres d’une ligne perdra exactement 5, 10 ou 20 % de sa valeur.
La réaction du marché dépendra notamment de la visibilité de la ligne, de la distance exacte au pylône le plus proche, de la configuration du terrain, du type de maison et surtout de la perception des futurs acheteurs.
Mais il serait tout aussi naïf de prétendre que la présence d’une grosse infrastructure électrique dans le paysage n’aura absolument aucun effet sur l’attractivité de certains biens. Parce qu’entre “scientifiquement dangereux” et “franchement pas esthétique depuis ma terrasse”, il existe un monde entier.
Et maintenant, le calendrier commence à devenir intéressant
C’est probablement la partie la plus amusante du dossier, parce que la Boucle du Hainaut est un excellent rappel qu’entre une annonce politique et un chantier terminé, il existe généralement suffisamment de procédures pour remplir plusieurs classeurs et quelques armoires.
À l’heure actuelle, Elia vise une mise en service autour de 2032-2033, mais cette échéance dépend de toutes les étapes administratives et juridiques qui restent à franchir.
Dans le scénario où tout se passe parfaitement, le Gouvernement wallon arrête rapidement un tracé préférentiel, la procédure de révision du plan de secteur avance sans difficulté majeure, les enquêtes publiques ne provoquent pas de bouleversement du projet, les permis sont délivrés et les éventuels recours ne viennent pas bloquer le calendrier.
Dans cette version idéale du monde, les travaux peuvent progressivement démarrer et la ligne pourrait être mise en service autour de 2032-2033.
Cela signifie que le premier électron pourrait théoriquement circuler alors que ma maison sera toujours debout, ma femme toujours inquiète et moi toujours en train d’expliquer que « normalement, ça devrait aller ».
Et si quelques grains de sable viennent se glisser dans la mécanique ?
Il suffit ensuite de rendre le scénario légèrement plus belge.
Un tracé doit être ajusté, une étude complémentaire est demandée, une commune formule des remarques, une enquête publique entraîne des modifications, une procédure administrative prend plus de temps que prévu et quelques recours viennent compliquer le calendrier.
Aucun de ces événements n’est extraordinaire pour un projet d’infrastructure de cette ampleur, mais chacun peut repousser les étapes suivantes.
Dans ce cas, 2032-2033 pourrait progressivement devenir 2033-2034, puis 2035, voire davantage si plusieurs procédures s’enchaînent.
Il n’existe aujourd’hui aucune date officielle permettant de dire sérieusement à quelle année la mise en service serait repoussée dans ce scénario, et annoncer un calendrier précis reviendrait surtout à faire de la divination avec un dossier administratif.
Et le pire scénario ?
Le pire scénario avant qu’un seul électron ne circule serait évidemment celui dans lequel le choix du tracé prend beaucoup plus de temps que prévu, où la procédure de plan de secteur rencontre d’importantes difficultés, où de nouveaux compléments sont nécessaires et où des recours administratifs ou judiciaires retardent ensuite les permis et la construction.
Dans cette situation, le calendrier annoncé par Elia deviendrait tout simplement impossible à tenir. Et il faut se souvenir que le projet a déjà connu plusieurs années de retard par rapport aux premières échéances évoquées au fil du temps, ce qui montre à quel point il serait imprudent de prendre 2032-2033 comme une date gravée dans le marbre.
En revanche, dire aujourd’hui que la ligne ne sera opérationnelle qu’en 2035, 2036 ou 2040 serait tout aussi spéculatif. La seule certitude est qu’un projet de cette ampleur avance à la vitesse de la procédure qui le précède.
Et la procédure, elle, n’a manifestement pas découvert le concept du sprint.
Pourquoi cela prend-il autant de temps ?
Parce que la Boucle du Hainaut n’est pas simplement une ligne à dessiner entre deux points sur une carte.
Il faut trouver un corridor qui puisse répondre aux contraintes techniques d’une liaison à 380 kV tout en tenant compte de l’habitat, de l’agriculture, du paysage, de l’environnement, des infrastructures existantes, du patrimoine, des communes concernées et des habitations qui, comme la mienne, ont malheureusement tendance à être déjà construites exactement là où les ingénieurs aimeraient parfois faire passer leurs lignes.
Elia indique avoir étudié près de trois millions d’alternatives de tracé avant d’arriver aux possibilités actuellement analysées.
Ensuite, il faut sélectionner les options, arrêter un tracé préférentiel, modifier le plan de secteur, organiser les consultations, obtenir les permis, gérer les éventuels recours et seulement ensuite passer à la construction. Et une fois que tout cela est terminé, il reste encore à construire physiquement la ligne.
Bref, quand Elia dit “nous voulons construire une ligne”, cela signifie en réalité : “nous allons commencer une longue aventure administrative dont le générique de fin n’est pas encore écrit”.
Et moi, je fais quoi en attendant ?
Pour l’instant, je fais donc ce que font probablement beaucoup de riverains : je regarde les cartes, je surveille l’évolution du dossier et j’essaie de ne pas transformer chaque trait rouge sur une carte en pronostic immobilier catastrophique.
J’habite à environ 500 mètres d’un tracé possible, ma femme s’inquiète et je peux difficilement lui reprocher de regarder le problème avec un peu plus d’attention qu’un spectateur installé à cinquante kilomètres.
Mais entre le tracé actuellement étudié et une ligne réellement construite devant laquelle circuleront des milliers de mégawattheures, il reste encore un parcours administratif, politique, environnemental et juridique considérable.
Le calendrier officiel actuellement évoqué tourne autour de 2032-2033 dans l’hypothèse où les différentes étapes se déroulent comme prévu, mais ce calendrier peut encore évoluer.
Alors, pour le moment, je ne mets pas encore la maison en vente. Je vais simplement continuer à surveiller le dossier.
Et connaissant ma femme, le jour où Elia annoncera que le tracé passe finalement à 800 mètres au lieu de 500, elle considérera probablement que nous avons obtenu une excellente réduction.
Sources
- Parlement de Wallonie — État d’avancement du dossier de la Boucle du Hainaut
- Elia — Projet Boucle du Hainaut et développement du réseau électrique belge
- Sciensano — Champs électromagnétiques et lignes à haute tension
- Organisation mondiale de la Santé — Champs électromagnétiques et exposition aux lignes électriques
- CIRC / OMS — Champs magnétiques de très basse fréquence et données scientifiques
- Antenne Centre — Actualité récente du dossier et calendrier

