Frigos piratés en Belgique : après l’alerte française, je me demande ce que nous avons laissé passer

En découvrant les attaques contre les installations frigorifiques de supermarchés belges ce 2 novembre, une question m’est venue : qu’avons-nous fait après les incidents survenus en France en octobre ? Les protections existaient, tout comme les recommandations. Dès lors, pourquoi certains magasins étaient-ils encore vulnérables ? Visiblement, les pirates n’ont pas attendu que tout le monde termine son comité de sécurité.

Un réfrigérateur professionnel connecté ne se contente plus de produire du froid. Des contrôleurs permettent de surveiller les températures, de programmer les dégivrages et d’intervenir à distance. C’est pratique, cela évite des déplacements et cela facilite la maintenance.

Sauf qu’il existe un moment où quelqu’un d’autre découvre qu’il peut, lui aussi, intervenir à distance. Avec une conception assez personnelle de la température idéale pour conserver des surgelés. Les conséquences sont concrètes : marchandises perdues, magasins désorganisés en mode panique et risque de rupture de la chaîne du froid. Triste et déplorable. Oui, c’est une honte de se retrouver devant autant de produits frais jetés.

Je ne veux toutefois pas partir d’une accusation infondée. Selon les déclarations publiques de Sabcobel, des mesures avaient été déployées (ou du moins réfléchies) après les attaques de nos amis français. Certaines installations nécessitaient des modifications matérielles. Il serait donc de mauvais foi d’affirmer que personne n’ait réagi.

Ce qui m’interroge, c’est ce qui protégeait les installations pendant cette période de transition. Parce qu’un pirate ne met généralement pas son attaque en pause en découvrant une étiquette collée en vitesse du genre « sécurisation en cours » sur un frigo.

L’alerte française aurait dû déclencher un contrôle systématique

Dès le 12 octobre, une alerte publique française concernait des compromissions de contrôleurs frigorifiques. Les recommandations demandaient notamment de supprimer leur exposition directe à Internet (ce qui est déjà un énorme problème en soi) et de réserver les accès distants à un VPN sécurisé ou à un réseau protégé.

Trois semaines avant l’incident belge, le risque était donc documenté. Mais j’insiste, cela ne prouve pas que la même faille a été exploitée chez nous. Mais cela justifiait, à mon sens, de vérifier toutes les installations comparables. Oui, cela peut être long, j’en conviens.

J’aurais aussi attendu un inventaire précis, partagé entre tous les intervenants : quels magasins utilisent quels équipements ? Avec quelles versions logicielles ? Lesquels sont accessibles depuis Internet ? Qui possède les droits d’administration ? Et qui doit intervenir lorsqu’une alerte tombe ?

Ce travail est moins spectaculaire qu’une présentation Powerpoint sur la transition énergétique. Il présente néanmoins un avantage : il peut éviter que la transformation numérique se termine par la transformation des glaces en soupe.

Un VPN, oui. Mais pas une clé universelle distribuée à tout le monde

La première mesure que j’aurais voulu voir appliquée est simple dans son principe : aucune interface d’administration frigorifique directement accessible au public. Le technicien doit pouvoir intervenir à distance, mais par un accès contrôlé. Un VPN peut répondre à ce besoin, à condition de sécuriser sa passerelle, de la maintenir à jour et de limiter ce qu’une personne connectée peut atteindre, tout en maintenant un monitoring permanent du trafic.

Je me suis aussi posé la question d’une autorisation fondée sur l’adresse MAC des ordinateurs des techniciens. L’idée paraît logique : seuls les appareils enregistrés pourraient entrer. Mais une adresse MAC concerne principalement le réseau local, n’est généralement pas visible de bout en bout à travers Internet et peut être imitée. Je ne lui confierais donc pas, à elle seule, les clés de la chambre froide.

Je privilégierais un certificat propre à chaque ordinateur autorisé, associé à un compte nominatif et à une authentification multifacteur pour l’utilisateur. L’objectif serait de vérifier à la fois la machine et la personne.

Et lorsqu’un technicien quitte l’entreprise ou qu’un ordinateur disparaît, ses accès doivent être révoqués rapidement.

Je voudrais un vrai cloisonnement du réseau

Autoriser un technicien à intervenir sur un contrôleur ne devrait pas lui ouvrir les ordinateurs administratifs, les caisses ou les installations des autres magasins. Je séparerais le réseau frigorifique des autres réseaux, avec un firewall n’autorisant que les communications nécessaires.

Créer un VLAN serait une première étape. Mais si toutes les communications restent ensuite autorisées entre les réseaux, on a surtout rangé le problème dans un tiroir différent. Je limiterais également les droits selon les fonctions. Consulter une température ne nécessite pas forcément de pouvoir modifier les paramètres de dégivrage de toute une installation. Bref, proposer une granularité précise dans les accès.

La télémaintenance doit rester utile au technicien. Elle ne devrait pas lui fournir, par commodité, un passe-partout valable dans tout le bâtiment.

Remplacer un contrôleur prend du temps. Que fait-on en attendant ?

Je peux comprendre qu’un équipement ancien ne se remplace pas immédiatement. Il faut du matériel, des techniciens disponibles et une intervention préparée pour préserver le fonctionnement frigorifique. Mais cette difficulté rend les protections temporaires encore plus importantes et on peut frôler rapidement le bricolage de dernière minute.

Je voudrais savoir si les installations en attente de travaux avaient bénéficié d’une suppression de leurs accès publics, d’un filtrage réseau ou d’une télémaintenance temporairement restreinte. Et si un groupe de personne qualifiée avait vérifié que ces mesures fonctionnaient réellement. Le statut « prévu au planning » protège assez mal contre une connexion malveillante.

Fermer un accès distant doit évidemment être préparé avec le frigoriste pour conserver le fonctionnement local et les alarmes. Mais l’attente d’un remplacement ne devrait pas devenir une période sans protection adaptée.

Je ne demanderais pas au système compromis de se surveiller tout seul

Je souhaiterais aussi une surveillance des températures suffisamment indépendante du contrôleur principal. Si celui-ci est compromis, je veux disposer d’un autre moyen de détecter une anomalie. Demander au même appareil de commander le froid et de garantir que tout va bien mérite au minimum quelques précautions.

Je ferais étudier des sondes indépendantes dans les zones critiques, des alertes adressées à plusieurs responsables et une procédure d’astreinte réellement testée. Une notification envoyée à quatre heures du matin ne sert que si quelqu’un la reçoit et peut agir. Sinon, c’est une manière très moderne de documenter une catastrophe pendant que tout le monde dort.

Je demanderais également quelles limites locales peuvent encadrer les dégivrages et les changements de consigne. Ces protections doivent être adaptées à chaque installation, avec le frigoriste : il n’existe pas de bouton universel « empêcher le piratage et sauver les fish-stick ».

Enfin, je voudrais des sauvegardes utilisables, des journaux d’accès (des logs) et des essais de restauration (des vrais, de bout en bout). Une sauvegarde que personne n’a jamais testée reste un énorme risque. Les marchandises demandent du froid bien réel, pas des promesses. Nous avons tous rencontré un jour cette situation dans l’IT.

Qui devait vérifier que les protections étaient en place ?

Je ne dispose pas des éléments techniques permettant de désigner aujourd’hui un responsable. Fabricants, installateurs, prestataires réseau et enseignes peuvent intervenir sur une même installation. Mais cette répartition ne devrait pas permettre à la responsabilité de se perdre entre quatre contrats et trois boîtes mail.

Après l’alerte française, qui devait prévenir les clients ? Qui devait contrôler les accès ? Qui devait décider des travaux ? Et qui devait vérifier que les magasins en attente étaient suffisamment protégés ?

Je voudrais une chronologie précise : réception de l’alerte, information des clients, contrôles effectués, protections déployées et décisions éventuellement reportées.

Enfin, je ne m’attends pas à une sécurité parfaite du type IS027001. Je m’attends à ce qu’une alerte concernant des installations comparables déclenche des actions concrètes, suivies et vérifiées.

On a connecté les frigos pour mieux les surveiller, il reste à espérer que les premiers à y avoir jeté un œil attentif ne soient pas les pirates.

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Bertrand

Bertrand

Explorateur d'Internet depuis 1995 et toujours à la recherche de la prochaine terre promise connectée. Mangeur de chocolat, fan de cuisine, de rando et de Kindle.