Votre prochain entretien d’embauche sera mené par une IA… qui discutera avec votre IA !

Bienvenue dans le recrutement moderne ! Aujourd’hui, une intelligence artificielle peut rédiger votre CV, une autre peut l’analyser et une troisième peut vous faire passer un entretien. Et comme vous n’avez aucune envie de raconter votre vie professionnelle à un robot, vous pourriez même demander à votre propre IA de vous souffler les réponses.
Résultat : les machines discutent tranquillement de votre avenir pendant que vous attendez de savoir si vous aurez un emploi. À ce rythme, l’être humain pourrait bientôt devenir l’élément le moins indispensable du recrutement.
Bonjour, je suis votre recruteur. Enfin, presque.
Vous avez passé une bonne partie de votre soirée à préparer votre CV, à rédiger une lettre de motivation et à expliquer avec enthousiasme pourquoi vous rêvez depuis toujours de rejoindre une entreprise spécialisée dans la gestion de fournitures de bureau.
Votre candidature est enfin envoyée. Quelques secondes plus tard, vous recevez une invitation à passer un entretien. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Sauf que votre interlocuteur ne sera pas un responsable des ressources humaines, mais une intelligence artificielle.
Pas de poignée de main, pas de café, pas de conversation maladroite sur la météo pour détendre l’atmosphère. À la place, un avatar numérique ou une voix synthétique vous posera une série de questions sur votre parcours, vos compétences et votre capacité à travailler en équipe.
Ces entretiens automatisés existent déjà. Certains outils peuvent interroger les candidats, enregistrer leurs réponses et fournir des éléments d’analyse aux recruteurs.
Sur le papier, cela permet de gagner du temps et d’organiser plus facilement les premières étapes d’un recrutement. Dans la pratique, l’expérience peut être assez déroutante.
Il faut dire que raconter ses qualités humaines à un logiciel qui ne comprend pas toujours quand vous avez terminé votre phrase constitue une manière assez originale de commencer une relation professionnelle.
Votre CV a été rédigé par ChatGPT. Il sera lu par son cousin.
L’absurdité commence souvent bien avant l’entretien. De nombreux candidats utilisent désormais l’intelligence artificielle pour améliorer leur CV, reformuler leurs expériences professionnelles ou rédiger une lettre de motivation impeccable.
Une enquête britannique publiée en 2026 par Omni indique que 47 % des candidats interrogés ont utilisé des outils d’IA pendant leur recherche d’emploi. De leur côté, les recruteurs ne sont pas en reste.
Une étude présentée par HEC Liège indique que 74 % des recruteurs interrogés utilisent l’intelligence artificielle à au moins une étape de leur travail. Cela peut aller de la rédaction d’une annonce à la préparation des entretiens, en passant par différentes tâches administratives.
Cela ne signifie pas que les robots décident déjà seuls de toutes les embauches. Mais la rencontre entre les deux univers promet quelques situations savoureuses.
Imaginez un candidat qui demande à ChatGPT de transformer son parcours plutôt ordinaire en une formidable aventure professionnelle. Le logiciel le décrit alors comme un collaborateur dynamique, proactif, résolument tourné vers l’innovation et doté d’un sens exceptionnel du travail collectif.
Le recruteur soumet ensuite ce CV à son propre outil d’analyse, qui identifie immédiatement un profil dynamique, proactif, résolument tourné vers l’innovation et doté d’un sens exceptionnel du travail collectif.
Magnifique. Deux intelligences artificielles viennent de tomber d’accord sur des qualités que personne n’a encore vérifiées. Pendant ce temps, le candidat se demande discrètement ce que signifie exactement être proactif.
Quand les robots commencent à discuter entre eux
Le phénomène devient encore plus amusant lorsqu’on ajoute une troisième intelligence artificielle à l’équation.
Certains candidats utilisent déjà des assistants pour préparer leurs entretiens. D’autres pourraient être tentés de s’en servir pendant les échanges, notamment lorsqu’ils se déroulent à distance. On pourrait ainsi se retrouver avec un recruteur virtuel qui pose des questions à un candidat aidé en temps réel par un autre assistant virtuel.
La machine chargée du recrutement cherche à découvrir la personnalité du candidat. Celle du candidat tente de formuler les réponses les plus convaincantes. Et l’humain, lui, devient progressivement l’intermédiaire entre deux logiciels qui auraient probablement pu discuter directement.
Bien entendu, l’utilisation d’une assistance non autorisée pendant un entretien peut poser un véritable problème de confiance. Une entreprise souhaite évaluer les compétences de la personne qu’elle envisage d’engager, pas celles de son abonnement à ChatGPT.
Mais cette situation soulève une question intéressante. À force d’automatiser chaque étape, ne risque-t-on pas de sélectionner les candidats les plus habiles à utiliser l’IA plutôt que les plus compétents pour le poste ?
Ce serait tout de même dommage de recruter un excellent comptable uniquement parce que son assistant numérique maîtrise admirablement l’art de raconter des conneries avec assurance.
Le robot est-il vraiment plus objectif que Gérard des ressources humaines ?
Les entreprises ont de bonnes raisons de s’intéresser à ces technologies. Une IA peut aider à traiter de nombreux dossiers, repérer certaines compétences, organiser les candidatures et préparer des entretiens plus structurés. Utilisée correctement, elle peut libérer du temps pour les recruteurs et accélérer certaines démarches.
Mais cela ne transforme pas automatiquement une machine en arbitre parfaitement impartial. Les algorithmes peuvent reproduire les biais présents dans leurs données ou leurs critères d’évaluation. Un parcours atypique, une expérience professionnelle difficile à catégoriser ou une manière inhabituelle de répondre peuvent poser problème à certains systèmes.
Un candidat brillant ne possède pas nécessairement un CV parfaitement calibré. Et une personne qui hésite pendant un entretien n’est pas forcément moins compétente qu’une autre capable de réciter un discours impeccable.
Des travaux de recherche publiés en 2026 montrent d’ailleurs que les outils automatisés peuvent présenter des performances intéressantes dans certaines évaluations, tout en décourageant une partie des candidats.
En résumé, remplacer Gérard des ressources humaines par un algorithme ne garantit pas de meilleures décisions. Cela peut simplement permettre de prendre les mêmes mauvaises décisions beaucoup plus rapidement, avec un tableau de bord moderne et quelques graphiques en prime.
L’Europe surveille un peu la machine
Dans l’Union européenne, l’utilisation de l’intelligence artificielle pour le recrutement ne constitue pas une zone de non-droit.
Le règlement européen sur l’IA classe de nombreux systèmes utilisés pour sélectionner ou évaluer des candidats parmi les applications à haut risque. Ces outils sont soumis à des exigences particulières, notamment en matière de transparence, de contrôle humain et de prévention des discriminations, selon le calendrier d’application des dispositions concernées.
Le RGPD encadre également les décisions entièrement automatisées lorsqu’elles produisent des effets juridiques ou des conséquences significatives pour une personne.
Quant aux systèmes qui prétendraient analyser les émotions des candidats à partir de leur visage, ils soulèvent des difficultés supplémentaires. L’AI Act interdit notamment certains usages de reconnaissance des émotions dans les contextes professionnels, sous réserve des exceptions prévues.
Heureusement, car je ne suis pas convaincu qu’un logiciel puisse interpréter correctement mon expression après vingt minutes passées à expliquer ma passion pour les objectifs trimestriels et les réunions de coordination. Il risquerait de confondre mon enthousiasme avec une envie irrépressible de fermer l’ordinateur.
Et si on remettait un humain dans les ressources humaines ?
L’intelligence artificielle peut incontestablement faciliter certaines étapes du recrutement. Elle peut aider les candidats à mieux présenter leur parcours et les entreprises à traiter leurs candidatures plus efficacement.
Mais un recrutement ne consiste pas uniquement à comparer des mots-clés, analyser des réponses ou attribuer une note à un profil.
Il s’agit aussi de comprendre une personnalité, de reconnaître une motivation, d’apprécier un potentiel et parfois de donner sa chance à quelqu’un dont le parcours ne correspond pas exactement aux cases prévues.
Or, ces qualités sont difficiles à réduire à une série de scores.
À vouloir automatiser l’ensemble du processus, les entreprises pourraient finir par perdre ce qui fait justement l’intérêt d’un entretien : la rencontre entre deux personnes.
Nous sommes peut-être en train de construire un monde dans lequel une IA rédige les candidatures, une autre les sélectionne et une troisième conduit les entretiens.
En bref …
À ce rythme, la prochaine grande révolution technologique du recrutement consistera peut-être à remettre deux humains face à face, autour d’une table, pour qu’ils puissent simplement discuter.
Une innovation absolument incroyable. Et le plus beau, c’est qu’elle fonctionne même sans connexion Internet.
Sources
One Tech Tip: Your next job interview could be with an AI bot
2026 · Associated Press · Anglais
Reportage sur les entretiens d’embauche automatisés, les expériences des candidats et les conseils pour préparer une conversation avec un recruteur virtuel.
AI in Recruitment: How Do We Prevent Misuse?
2026 · HEC Liège · Anglais
Étude belge sur l’utilisation de l’intelligence artificielle par les recruteurs en Wallonie et en Flandre, avec une analyse des bénéfices, des limites et des risques de discrimination.
The Omni Candidate Experience Report 2026
Mars 2026 · Omni RMS · Anglais
Enquête sur les candidats utilisant l’IA pour améliorer leurs CV, préparer des entretiens et rédiger leurs candidatures.
Jobseekers: Know your rights in the age of AI hiring
27 août 2026 · EURES / Union européenne · Anglais
Explications officielles sur les droits des candidats, la transparence, le contrôle humain et les protections prévues par la réglementation européenne.
A Brave New World of Hiring: A Natural Field Experiment
2026 · CESifo / ifo Institute · Anglais
Recherche expérimentale portant sur plus de 3 000 candidats, étudiant les effets des entretiens automatisés et des évaluations algorithmiques sur les décisions de recrutement.
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