A force de tout demander à l’IA, allons-nous finir par ne plus rien savoir ?

J’utilise l’IA presque quotidiennement. Je la trouve fascinante, parfois bluffante, souvent très utile. Pourtant, une question me travaille : à force de lui confier nos recherches, nos raisonnements, nos synthèses et nos décisions, ne risquons-nous pas de perdre progressivement certaines de nos capacités intellectuelles ? Je n’ai pas la réponse, mais j’ai quelques inquiétudes.
Quand apprendre devient presque trop facile
Je peux demander à une IA de m’expliquer la physique quantique, la philosophie de Spinoza ou le fonctionnement d’un réacteur nucléaire. Si je ne comprends pas, elle recommence. Sans soupirer, sans regarder sa montre et sans me suggérer une activité moins exigeante. C’est enrichissant, mais est-ce réellement apprendre ?
Lorsque je lis une explication parfaitement structurée façon « bullet point », j’ai souvent l’impression d’avoir compris. Pourtant, la question principale demeure ailleurs : « Serais-je capable de la reproduire une semaine plus tard au cours d’une conversation autour d’un repas chez des amis ? ».
Je me demande si nous ne confondons pas comprendre une réponse et posséder réellement les connaissances nécessaires pour la retrouver seul. Un peu comme regarder quelqu’un monter un meuble IKEA XXL et être persuadé qu’on saurait le refaire. Jusqu’au moment où il reste six vis et une planche.
Pourquoi mémoriser quand une machine sait tout ?
Pourquoi un étudiant devrait-il mémoriser des formules, des dates ou des concepts lorsqu’une IA peut les lui fournir instantanément ?
Nous avons déjà confié nos calculs aux machines et nos numéros de téléphone aux smartphones. Personnellement, je connais encore le mien. Je considère même cela comme une performance cognitive remarquable… et je n’ai toujours pas mémorisé celui de ma douce. Je n’y ai même pas pensé. Mais la mémoire n’est-elle qu’un disque dur biologique ?
Je pense que les connaissances que nous conservons constituent aussi la matière première de notre réflexion. Comment établir des liens entre deux événements historiques si nous ne connaissons ni l’un ni l’autre ? Comment détecter une erreur scientifique sans maîtriser les principes élémentaires ? Et surtout, comment reconnaître une erreur de l’IA lorsqu’on ne possède plus les connaissances nécessaires pour la détecter ?
Je ne réclame pas le retour des récitations interminables. Mais je refuse de croire que mémoriser soit devenu inutile simplement parce qu’une machine dispose d’une réponse.
Le piège du travail intellectuel sous-traité
Une IA peut me rédiger un rapport, préparer une présentation ou résumer cent pages en quelques secondes. Mais qu’ai-je réellement fait ?
Lorsque je rédige moi-même, je dois organiser mes idées, chercher mes arguments et identifier mes propres contradictions. Je dois faire preuve de discernement. MON discernement, pas celui d’une machine. Parfois, je recommence trois fois une phrase avant de comprendre que mon problème n’est pas grammatical, mais intellectuel. Cet effort ne fait-il pas partie de l’apprentissage ? Une synthèse produite par une IA sélectionne, hiérarchise et reformule les informations. Elle influence donc déjà ma compréhension du document original. Si je ne lis jamais celui-ci, comment savoir ce qui a été écarté ? C’est exactement cette influence que je pointe du doigt. Elle agit comme un aimant qui nous empêche de trouver notre propre centre de réflexion.
À ce rythme, je pourrais demander à mon IA de lire mes livres, regarder mes films et me raconter mes vacances. Je gagnerais un temps fou. Reste à savoir pour quoi faire.
Une machine qui me donne trop souvent raison ?
J’apprécie les échanges où l’on peut confronter des idées, des discussions de fonds, des partages d’opinion. Pas forcément pour convaincre, mais pour comprendre pourquoi quelqu’un voit les choses autrement. C’est extrêmement vital pour moi car ça me permet de me remettre en question de manière permanente, de m’élever et ensuite de transmettre.
Or, une IA peut parfois se montrer excessivement accommodante. Elle peut conforter mes convictions, reproduire des biais ou présenter une erreur avec une assurance déconcertante. Un peu comme un ministre expliquant pourquoi une nouvelle taxe constitue une excellente nouvelle pour notre pouvoir d’achat.
Je me demande dès lors si nous ne risquons pas de nous enfermer dans un dialogue permanent avec un interlocuteur qui finit par nous ressembler un peu trop.
Personnellement, je préfère une contradiction intelligente à une approbation confortable. Même lorsque cette contradiction m’agace. Surtout lorsqu’elle m’oblige à reconsidérer mon raisonnement. J’ai une phrase dans ma bio Twitter qui est d’ailleurs devenue un peu un mantra : « Chercher la vérité demande plus de courage que d’accepter un mensonge confortable ». Ça vaut pour à peu près tout dans la vie.
Ce que l’humain apporte encore
Un professeur ne transmet pas uniquement des connaissances. Il peut percevoir un découragement, encourager un étudiant, provoquer une discussion ou susciter une vocation. L’IA peut offrir un accompagnement pédagogique remarquable. Mais peut-elle remplacer cette relation humaine faite de confiance, d’émotion, de responsabilité et parfois de désaccord ?
Je crois profondément à la valeur de la transmission humaine. Pas parce que l’humain serait systématiquement meilleur, mais parce qu’apprendre, c’est aussi rencontrer d’autres manières de penser.
Et puis, certains professeurs nous ont donné confiance. D’autres nous ont tellement ennuyés que nous avons décidé de devenir meilleurs qu’eux. Les deux expériences peuvent être formatrices.
Utiliser l’IA, mais ne pas lui abandonner mon cerveau
Je vais finalement prendre un peu position. Je ne crains pas que l’IA devienne trop intelligente. Je crains davantage que nous devenions trop paresseux intellectuellement pour la remettre en question.
Je veux continuer à l’utiliser. Pour apprendre, gagner du temps, explorer des idées et découvrir des domaines que je n’aurais peut-être jamais abordés autrement. Mais je ne veux pas qu’elle décide systématiquement de ce qui mérite mon attention, de ce que je dois retenir ou de la manière dont je dois penser.
Je veux pouvoir lui dire qu’elle se trompe. Et surtout, comprendre pourquoi. Je ne crois pas que l’effort intellectuel soit une punition dont la technologie devrait nous délivrer. Certaines difficultés nous font grandir. Certaines erreurs nous apprennent davantage qu’une réponse parfaite. C’est ça, l’apprentissage.
Et je me demande si, dans notre obsession de l’efficacité, nous ne risquons pas de sacrifier précisément ce qui nous permet de développer notre jugement. Je n’ai aucune envie de revenir à un monde sans IA, mais je n’ai pas non plus envie d’un monde où nous serions incapables de réfléchir sans elle.
Ma question n’est pas de savoir si l’IA deviendra plus intelligente que nous, mais bien de savoir si elle nous donnera encore envie de faire fonctionner la nôtre, d’intelligence.
Et si je devais transmettre un seul conseil aux jeunes générations (mode vieux daron activé), ce serait celui-ci : utilisez l’IA, explorez ses possibilités, amusez-vous avec elle, poussez-la dans ses retranchements. Mais surtout, ne perdez jamais la capacité de réfléchir, de créer et de décider sans elle.
Parce qu’un outil qui nous rend plus autonomes est une formidable invention. Mais un outil qui finit par devenir indispensable au point de nous rendre incapables de nous débrouiller seuls mérite qu’on s’interroge sérieusement.
Bref, l’IA devrait être une béquille quand on en a besoin et pas une paire de jambes qu’on finit par oublier d’utiliser.
Allez, je vous laisse, je vais vérifier ce texte dans ChatGPT histoire de voir s’il ne reste pas quelques coquilles.
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