Je vais essayer, dans ce petit billet d’humeur, d’être le plus factuel possible. Pas de procès d’intention, pas d’accusations gratuites et encore moins de conclusions judiciaires sorties d’un chapeau connecté à la mauvaise foi. Simplement des faits, des chiffres et les constats de la Cour des comptes. Je préviens toutefois : conserver son sérieux devant certaines décisions administratives relève parfois de l’exploit olympique.
Car l’histoire d’i-Police, ce gigantesque programme destiné à moderniser l’informatique de la police belge, ressemble à une mauvaise plaisanterie dont personne ne veut revendiquer la paternité. Près de 140 millions d’euros dépensés, des années de travail, une armée tentaculaire de consultants et, au bout du compte, aucun des sous-projets prévus livré comme attendu. Le tout avec de l’argent public, évidemment. Sinon, ce serait moins drôle.
Pour comprendre ce fiasco, il faut revenir au problème initial. La police belge utilise depuis longtemps une multitude de systèmes informatiques, parfois vieillissants (j’imagine qu’il doit exister une bonne brouette de « shadow IT »), qui communiquent difficilement entre eux. Les agents doivent jongler avec différentes applications (maintenue ou pas), rechercher des informations dispersées et composer avec des outils dont l’ergonomie est aussi vivace que Thelma et Socrate durant leur sieste.
L’objectif d’i-Police était donc parfaitement défendable : moderniser cet environnement, faciliter le partage des informations, simplifier le travail administratif et permettre aux policiers de consacrer davantage de temps à leurs missions. Le programme ambitionnait notamment de rapprocher les données d’environ 80 applications existantes. Une sorte de grand ménage numérique, mais à l’échelle de la police fédérale. Merveilleux, vraiment.
En décembre 2021, un marché-cadre de près de 299 millions d’euros est attribué à l’entreprise informatique Sopra Steria. Annelies Verlinden est alors ministre de l’Intérieur.
Précision importante : la Cour des comptes n’a pas conclu à une attribution irrégulière du marché. Le problème, c’est principalement ce qui s’est passé après.
Dans un projet informatique d’une telle ampleur, on s’attend normalement à une progression méthodique : définir les besoins, tester les premières solutions, vérifier les résultats, puis engager les dépenses suivantes. Un truc un peu « agile », comme on dit. Sur le papier, i-Police disposait justement de mécanismes permettant d’évaluer les différentes étapes et, si nécessaire, d’arrêter le programme.
Dans la pratique, la Cour des comptes décrit une situation nettement moins rassurante. Des commandes ont été passées pour des phases ultérieures avant que les premières aient été correctement validées. Les besoins n’étaient pas suffisamment stabilisés, le suivi présentait des lacunes et les possibilités contractuelles de corriger la trajectoire n’ont pas été utilisées efficacement.
Imaginez que vous commandiez une maison, que les fondations présentent des problèmes, mais que vous décidiez malgré tout de payer immédiatement la toiture, la cuisine équipée et la piscine. En espérant, sans doute, que les fondations finiront par se consolider toutes seules, à force d’y croire.
C’est caricatural, évidemment, mais cela illustre assez bien le problème de gouvernance relevé par les auditeurs.
L’un des constats les plus spectaculaires concerne les licences informatiques. La police a dépensé 30,8 millions d’euros pour ces licences. Selon les conclusions rapportées de la Cour des comptes, 21,6 millions d’euros correspondent à des licences qui ne présentent plus d’utilité pour la police, dont 7,3 millions d’euros de licences jamais utilisées.
Sept millions d’euros de logiciels qui n’ont même pas eu l’occasion de se planter une seule fois, vous pensez bien. Pour un projet informatique, c’est presque une performance artistique. Mais derrière la plaisanterie se cache une vraie question : pourquoi engager de telles dépenses avant de disposer des garanties suffisantes sur l’utilisation effective des solutions achetées ?
Les licences ne constituent d’ailleurs qu’une partie du problème. Le programme a également mobilisé de nombreux consultants externes, dont une équipe centrale représentant plus de 17 millions d’euros.
Le recours à des spécialistes extérieurs n’a rien d’anormal dans un projet complexe. Il devient toutefois problématique lorsque l’organisation ne conserve pas une maîtrise suffisante de ses propres décisions, de son calendrier et de ses dépenses.
Après plusieurs années de difficultés, le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin décide, en décembre 2025, de mettre fin au programme. Le projet n’a pas produit les résultats attendus et la relation avec Sopra Steria s’est considérablement détériorée. En octobre 2026, la Cour des comptes publie son analyse. La facture totale atteint 139,4 millions d’euros.
Attention à une distinction essentielle : ce montant représente les dépenses imputées au programme, pas nécessairement une somme intégralement disparue sans aucune prestation ni aucun actif. Il serait trompeur de présenter chaque euro comme ayant été littéralement jeté à la poubelle. Je tiens à mettre l’accent sur ce point.
Par contre, le constat reste extrêmement sévère : aucun des sous-projets n’a été livré comme prévu, alors que l’objectif principal était précisément de fournir de nouveaux outils opérationnels. Autrement dit, même en évitant les formules sensationnalistes, le résultat demeure légèrement désastreux.
Comme souvent lorsqu’un projet informatique termine sa carrière devant les tribunaux, les responsabilités font désormais l’objet d’un désaccord majeur. La police fédérale reproche notamment à Sopra Steria de ne pas avoir pu réaliser certaines fonctionnalités essentielles dans l’environnement existant sans développements supplémentaires.
Le prestataire met par contre en avant la complexité des systèmes policiers, des difficultés de documentation et des problèmes d’organisation du programme. C’est de bonne guerre, nous avons tous vécu ce genre de situation au boulot : refilage de patate chaude avec inscription au fer rouge « C’est pas ma faute ».
La police réclame environ 244 millions d’euros à Sopra Steria, notamment en remboursements et dommages et intérêts. L’entreprise formule également ses propres demandes financières. Il s’agit de prétentions judiciaires, pas de montants déjà récupérés ni de responsabilités définitivement établies.
Le dossier comporte également un volet politiquement embarrassant pour Annelies Verlinden. En janvier 2026, la presse flamande a révélé que l’ancienne ministre de l’Intérieur avait personnellement représenté Sopra Steria comme avocate en 2019, avant que cette entreprise ne remporte le marché i-Police en 2021. En octobre, Le Soir a ajouté une pièce au puzzle : le cabinet d’avocats dans lequel travaille son compagnon avait accompagné Sopra Steria dans sa candidature.
Ces éléments soulèvent de légitimes questions de transparence, mais ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’un favoritisme. Verlinden conteste tout conflit d’intérêts et aucune implication personnelle de son compagnon dans le dossier i-Police n’a été établie publiquement.
Il faut donc éviter de transformer des interrogations sérieuses en verdict judiciaire. Même si, reconnaissons-le, pour un projet censé améliorer la circulation de l’information, certaines informations semblent avoir eu beaucoup de mal à circuler jusqu’au Parlement.
Les médias néerlandophones ont également consacré une importante couverture au rapport de la Cour des comptes. ITdaily s’intéresse particulièrement aux faiblesses techniques et organisationnelles du programme, notamment au non-respect des jalons, au suivi contractuel et à la dépendance envers les consultants.
BRUZZ souligne notamment l’ampleur des achats de licences inutilisées et les insuffisances dans la définition des besoins. De Standaard et De Tijd mettent davantage en lumière les défaillances de gouvernance, les responsabilités politiques et les conséquences financières du dossier.
Au-delà des différences d’approche éditoriale, une même réalité se dessine : le fiasco ne peut pas être résumé à un simple logiciel défectueux ou à une dispute entre un client et son fournisseur. C’est toute la conduite du programme qui pose question.
Évidemment, 139,4 millions d’euros représentent une somme considérable. Mais l’argent n’est qu’une partie de l’histoire. Pendant que le programme accumulait les difficultés, les policiers continuaient à travailler avec les outils que cette modernisation devait remplacer ou améliorer. Les besoins opérationnels, eux, n’ont pas disparu avec la résiliation du contrat.
Il faudra donc trouver d’autres solutions, probablement engager de nouveaux investissements et reconstruire une partie de la confiance dans la capacité de l’administration à mener un chantier informatique de grande ampleur. Et surtout, il faudra répondre à une question particulièrement gênante : comment un programme aussi coûteux a-t-il pu continuer malgré des signaux d’alerte répétés ?
C’est précisément le rôle des mécanismes de contrôle, des responsables de programme et des autorités de tutelle que de détecter les dérives suffisamment tôt pour limiter les dégâts. La Cour des comptes formule trente recommandations. Espérons qu’elles ne nécessiteront pas, à leur tour, un programme informatique de 300 millions d’euros pour être suivies.
Il serait facile de réduire i-Police à une histoire de consultants trop chers, de logiciels inutiles et de responsables politiques embarrassés. Ce serait également passer à côté de l’essentiel. Un projet informatique complexe peut échouer. Les technologies évoluent (et même très vite), les besoins changent (c’est courant) et les contraintes techniques peuvent être sous-estimées (on a tous rencontré ce genre de situation dans l’IT, soyons honnêtes). Ce qui devient beaucoup plus difficile à accepter, c’est l’incapacité à maîtriser les dépenses et à interrompre suffisamment tôt une trajectoire manifestement problématique.
Ce dossier est grave parce qu’il concerne l’argent public, la qualité des outils utilisés par les forces de l’ordre et la capacité de l’État à conduire des transformations indispensables. À présent, il appartient aux autorités, aux juridictions compétentes et aux responsables concernés d’établir précisément les responsabilités.
Une chose est déjà certaine : la police belge avait besoin d’une informatique plus efficace. Elle se retrouve avec une modernisation inachevée, une facture gigantesque et un contentieux judiciaire.
Bref, pour un projet baptisé i-Police, il ne manque finalement qu’une fonctionnalité : l’alerte automatique lorsqu’on est en train de foncer droit dans le mur. L’IA aurait pu aider à assurer le suivi ? Peut-être …
Cette article s’appuie sur des documents parlementaires belges, les conclusions de l’audit de la Cour des comptes et des articles publiés dans la presse francophone et néerlandophone. Les informations concernant les responsabilités politiques et les procédures judiciaires sont distinguées des faits établis.
Observations budgétaires de la Cour des comptes — volet i-Police
Document officiel présentant les montants liquidés, les crédits budgétaires et les demandes financières adressées à Sopra Steria. Il précède l’audit final publié en octobre 2026 et ne doit pas être confondu avec celui-ci.
Proposition de résolution demandant un audit de la gestion du contrat i-Police
Document parlementaire relatif à la demande de contrôle du projet i-Police par la Cour des comptes.
Audit de la Cour des comptes : 139,4 millions d’euros de dépenses
Synthèse des conclusions de l’audit, avec ventilation des dépenses, situation des licences logicielles et distinction entre le contrat Sopra Steria et les autres projets comptabilisés.
139 miljoen euro in de vuilbak: Rekenhof is snoeihard voor gefaald i-Police-project
Analyse technique détaillée : pilotage insuffisant, recours aux consultants externes, dépenses en licences, facturation, suivi contractuel et trente recommandations de la Cour des comptes.
Rekenhof raamt totale kostprijs i-Police op bijna 140 miljoen euro
Présentation des conclusions financières de l’audit et des manquements relevés dans la gestion et la supervision du programme.
Slechte opvolging, mank budgetbeheer en te veel consultants
Analyse des critiques de la Cour des comptes concernant le suivi des travaux, le contrôle budgétaire et la dépendance envers les consultants.
Personne ne défend Verlinden après l’échec de la numérisation de la police
Enquête sur les responsabilités politiques et les rapports internes signalant des problèmes de gouvernance, de suivi et de facturation.
Verlinden werkte als advocate voor bedrijf achter blunderproject i-Police en meldde dat niet
Enquête révélant qu’Annelies Verlinden avait représenté Sopra Steria comme avocate en 2019, avant son entrée au gouvernement.
Oppositie eist uitleg van minister Verlinden over haar rol als advocaat
Réactions politiques aux révélations sur son ancienne activité professionnelle et questions soulevées concernant la transparence.
Reprise des révélations du Soir sur le cabinet d’avocats où travaille le compagnon de Verlinden. L’article précise qu’aucune participation personnelle de celui-ci à la candidature i-Police n’est démontrée et rapporte les démentis de la ministre.
Advocatenkantoor van partner van minister Verlinden heeft Sopra Steria bijgestaan
Reprise en néerlandais de l’information publiée par Le Soir concernant le cabinet du compagnon de Verlinden. Le lien mène à une page de référencement de l’article original.
Woordvoerders Verlinden en parket in verdenking gesteld na lekken in zaak rond i-Police
Informations sur l’inculpation de deux porte-parole dans une affaire de fuites présumées liées à l’enquête i-Police. Ces inculpations ne concernent pas directement la culpabilité d’Annelies Verlinden.
Minister Verlinden worked as lawyer for failed i-Police project
Rappel du dossier judiciaire européen de 2019 et présentation de la position de Verlinden, qui nie tout lien entre son ancienne mission d’avocate et l’attribution du marché i-Police.
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