Vie du Web

WhatsApp, la nouvelle arme politique : votre tonton Gérard est peut-être devenu un algorithme

Tout a commencé lorsque mon ami Bernard m’a interpellé sur Twitter pour me demander quelques explications sur une étrange stratégie de communication politique. Oui, je sais, ça s’appelle désormais X, mais je suis mi-vieux, j’appelle encore ce machin Twitter. Et puis, franchement, donner le nom d’une lettre à un réseau social, c’est quand même un peu court pour une entreprise qui prétend réinventer l’humanité.

Bernard voulait comprendre comment certains partis politiques parvenaient à diffuser massivement leurs messages sans dépendre des algorithmes de Facebook ou de X, notamment grâce à WhatsApp. J’ai donc creusé le sujet et découvert une mécanique assez fascinante, qui ne date pas d’hier et ne concerne certainement pas uniquement Lula au Brésil.

Car pendant que vous utilisez WhatsApp pour organiser les barbecues, partager les photos floues des enfants et recevoir les blagues douteuses de Tonton Turlutte (oui, il existe vraiment), certains stratèges politiques ont compris que votre groupe familial pouvait devenir un formidable outil de campagne électorale. Et le plus beau, c’est que vous pourriez faire le travail gratuitement, entre deux photos de chats.

Pourquoi votre tante est parfois plus efficace que Facebook

Sur Facebook, Instagram ou X, les publications passent par des algorithmes. Ce sont des programmes informatiques qui décident en grande partie ce que vous voyez, selon vos habitudes, vos interactions et une quantité de critères que même leurs créateurs doivent parfois avoir du mal à expliquer.

Un parti politique peut donc publier une magnifique vidéo, avec musique épique et candidat regardant courageusement l’horizon, sans avoir la garantie que ses abonnés la verront. Sur WhatsApp, c’est différent. Lorsqu’un proche partage une vidéo dans votre groupe familial, elle arrive directement dans la conversation, sans devoir gagner le concours de popularité de Facebook.

Et surtout, elle vient de votre tante Monique, pas d’un candidat en costume cintré qui vous promet un avenir radieux avant de disparaître cinq ans plus tard. C’est là que réside toute l’astuce : la confiance accordée à une personne peut renforcer celle accordée à son message, même lorsque ce dernier provient initialement d’une organisation politique.

Transformer les électeurs en petits facteurs numériques

La méthode est suffisamment simple pour être comprise par un ado, ce qui représente déjà une performance remarquable dans l’univers de la communication politique. Une équipe de campagne prépare des images, des vidéos, des arguments et des réponses aux critiques. Elle transmet ensuite ce matériel à des sympathisants volontaires, parfois appelés « ambassadeurs numériques ».

Ces derniers partagent les contenus dans leurs conversations personnelles : famille, amis, collègues, associations ou groupes locaux. Le message circule alors de personne en personne, comme une recommandation pour une bonne pizzeria, sauf qu’on essaie cette fois de vous vendre un programme électoral plutôt qu’une quatre fromages.

Cette stratégie modernise une pratique très ancienne : le bouche-à-oreille militant. Les partis utilisaient déjà le porte-à-porte, les réunions de quartier et les réseaux associatifs bien avant l’invention du smartphone. WhatsApp a simplement permis de faire la même chose sans quitter son canapé.

Des groupes partout, mais pas forcément une immense conspiration

WhatsApp limite le nombre de participants dans ses groupes et restreint les transferts massifs de messages pour lutter contre le spam.

Pour toucher davantage de personnes, une organisation peut donc multiplier les groupes, partager des liens d’invitation et répartir ses sympathisants selon leurs centres d’intérêt ou leur région. On peut ainsi imaginer des groupes consacrés aux étudiants, aux retraités ou aux habitants d’une ville. L’objectif consiste à diffuser des informations adaptées aux préoccupations de chacun.

C’est ce qu’on appelle la segmentation. En langage normal, cela signifie qu’on évite de parler de pensions à un jeune de 22 ans qui cherche surtout comment payer son premier appartement.

Certaines solutions permettent également d’organiser les invitations entre plusieurs groupes. Par contre, les affirmations évoquant systématiquement des dizaines de milliers de groupes automatisés et minutieusement classés selon les convictions personnelles doivent être vérifiées au cas par cas. Tous les partis ne possèdent pas une salle secrète remplie d’écrans, même si l’image ferait un excellent film avec un méchant qui caresse un chat.

Telegram, le grand entrepôt de la propagande… ou de l’information

WhatsApp n’est pas seul dans cette histoire. Telegram propose des chaînes capables d’accueillir un nombre considérable d’abonnés. Une organisation peut y publier des vidéos, des communiqués ou des visuels, que ses sympathisants redistribuent ensuite sur d’autres plateformes, notamment WhatsApp.

📢
Telegram
Diffusion centrale des contenus
↓
👥
Sympathisants et relais
Partage volontaire des messages
↓
💬
WhatsApp
Conversations privées
↓

Exemple simplifié d’un circuit de diffusion possible. Ce fonctionnement n’est pas systématique.

Imaginez Telegram comme un immense entrepôt et WhatsApp comme une armée de petits livreurs bénévoles. Sauf qu’au lieu de recevoir un colis, votre famille reçoit une vidéo expliquant pourquoi un candidat serait absolument formidable et son adversaire légèrement moins fréquentable qu’une fuite radioactive.

Attention, chaque campagne a sa propre recette !

Ce système de diffusion entre Telegram et WhatsApp est techniquement possible, mais tous les partis ne l’utilisent pas de la même manière. Certains disposent de réseaux de militants très organisés, d’autres fonctionnent de façon beaucoup plus spontanée. Bref, il ne faut pas imaginer une immense salle de contrôle secrète, avec des centaines d’écrans, un chef machiavélique et un chat blanc sur les genoux. On n’est pas dans un James Bond. 

Lula n’a rien inventé, Bolsonaro et Modi étaient déjà dans le paysage

Au Brésil, WhatsApp joue depuis longtemps un rôle majeur dans la vie politique. Lors de l’élection présidentielle de 2018, la campagne de Jair Bolsonaro et la circulation de désinformation dans les messageries privées avaient déjà suscité de nombreuses controverses.

En 2022, le Parti des travailleurs de Lula invitait à son tour les sympathisants à rejoindre des groupes WhatsApp pour recevoir du contenu et le partager avec leurs proches.

En Inde, les campagnes du BJP de Narendra Modi ont également montré l’importance des militants numériques et des groupes de messagerie dans la mobilisation électorale.

Autrement dit, cette stratégie n’appartient ni à la gauche ni à la droite. Les méthodes, les objectifs et les éventuels abus varient selon les organisations, mais l’idée fondamentale reste identique : faire circuler un message politique à travers des relations humaines.

Et si un robot venait vérifier les bobards ?

Autre outil intéressant : les chatbots, ces programmes capables de répondre automatiquement à des questions. Vous recevez une vidéo affirmant qu’un candidat veut interdire les frites/mayo le dimanche ? Vous l’envoyez à un service de vérification, qui peut vous fournir des informations permettant d’évaluer cette affirmation particulièrement inquiétante pour l’avenir de la Belgique.

Lors de l’élection brésilienne de 2022, le Tribunal supérieur électoral avait notamment proposé un service de vérification automatisé sur WhatsApp. Attention, il s’agissait d’une initiative institutionnelle, et non d’un robot appartenant au camp Lula. Nuance.

Ces outils peuvent aider à combattre les rumeurs, mais leur fiabilité dépend évidemment des sources utilisées. Un robot n’est pas forcément objectif parce qu’il répond rapidement et possède un joli logo.

Le véritable danger : croire un message parce qu’on aime son expéditeur

Partager une opinion politique avec ses proches n’a rien de condamnable. C’est même une composante normale du débat démocratique. Le problème apparaît lorsqu’une communication soigneusement orchestrée ressemble à une discussion spontanée, ou lorsqu’une information trompeuse profite de la confiance entre amis pour circuler sans vérification.

Dans un groupe privé, une affirmation peut être répétée sans jamais rencontrer de contradiction. Et comme elle vient de quelqu’un qu’on connaît, on oublie parfois de se demander d’où elle provient réellement. WhatsApp dispose de mécanismes contre les abus, mais les conversations privées restent beaucoup moins visibles que les publications publiques.

Bref, le meilleur algorithme porte parfois des pantoufles

Finalement, la grande innovation de cette stratégie n’est ni WhatsApp, ni Telegram, ni l’intelligence artificielle. C’est d’avoir compris que les relations humaines pouvaient devenir un réseau de diffusion politique particulièrement puissant.

Les partis n’ont pas inventé le bouche-à-oreille. Ils lui ont simplement offert un smartphone et une connexion Internet. Alors, la prochaine fois que votre oncle partage une vidéo politique accompagnée d’un enthousiaste « À FAIRE CIRCULER !!! », demandez-vous d’où vient réellement le message. Il exprime peut-être sincèrement son opinion. Ou il participe, consciemment ou non, à une campagne parfaitement organisée.

Dans les deux cas, évitez de lancer le débat pendant le barbecue familial. Certaines démocraties ont survécu à des crises majeures, mais très peu de repas de famille résistent à une discussion politique entre le fromage et le dessert (Surtout chez les Turluttes).

Sources et références

Pour comprendre comment les messageries privées sont devenues des outils de communication politique, voici les enquêtes, études scientifiques et documents officiels sur lesquels repose cet article.


Parti des travailleurs — Rejoignez les groupes WhatsApp du mouvement Vamos Juntos pelo Brasil

29 juin 2022 · Source officielle · Portugais

Le parti de Lula explique directement sa stratégie : fournir des contenus politiques aux sympathisants pour qu’ils les redistribuent à leur famille, leurs amis et leurs autres groupes. Une preuve particulièrement claire du principe des relais humains.


Reuters Institute, Université d’Oxford — Digital News Report : Brésil

24 mai 2019 · Rapport de recherche · Anglais

Analyse du rôle considérable joué par WhatsApp et les réseaux sociaux lors de l’élection présidentielle brésilienne de 2018. Le rapport décrit l’importance des groupes de messagerie dans la mobilisation politique, bien avant la campagne de Lula en 2022.


Étude universitaire — WhatsApp, politique mobile et désinformation lors des élections de 2018

2019 · Recherche scientifique · Portugais

Des chercheurs ont étudié 90 groupes WhatsApp interconnectés soutenant six candidats et plus de 500 000 textes et images. Leurs travaux montrent comment les liens entre groupes peuvent favoriser la circulation massive de messages politiques.


Cambridge University Press — The Human Infrastructure of Misinformation

2025 · Recherche universitaire · Anglais

Une étude consacrée aux personnes qui fabriquent, relaient et diffusent des informations trompeuses. Elle décrit notamment une organisation en plusieurs niveaux, des influenceurs aux sympathisants ordinaires, dans les groupes politiques brésiliens.


Oxford Internet Institute — Étude des groupes WhatsApp politiques en Inde

Mai 2019 · Étude universitaire · Anglais

Des chercheurs ont analysé des groupes WhatsApp liés à plusieurs formations politiques indiennes, notamment le BJP et le Congrès. L’étude illustre l’usage électoral des groupes, des liens d’invitation et des réseaux de sympathisants.


Reuters — En Inde, des outils permettent de contourner les restrictions de WhatsApp

15 mai 2019 · Enquête journalistique · Anglais

Reuters documente l’utilisation d’outils de diffusion massive et les tentatives de contournement des protections antispam de WhatsApp pendant les élections indiennes. Ces pratiques sont distinctes du partage volontaire effectué par des militants.


Tribunal supérieur électoral du Brésil — Un chatbot WhatsApp contre les fausses informations

5 septembre 2022 · Source institutionnelle · Portugais

Présentation officielle d’un assistant automatisé permettant aux électeurs de consulter des informations vérifiées. Ce dispositif était proposé par l’autorité électorale brésilienne, et non par l’équipe de campagne de Lula.


International Journal of Public Opinion Research — Analyse des signalements de désinformation au Brésil

2024 · Publication scientifique · Anglais

Étude des contenus soumis à différents services de vérification lors des élections brésiliennes de 2022. La fonction de fact-checking du chatbot électoral a reçu 223 621 demandes entre septembre et novembre 2022.

Note éditoriale : ces sources documentent différentes pratiques de communication politique numérique. Elles ne démontrent pas l’existence d’un système unique et identique dans toutes les campagnes, ni l’utilisation systématique de Telegram comme centre de distribution vers WhatsApp.

 

Bertrand

Explorateur d'Internet depuis 1995 et toujours à la recherche de la prochaine terre promise connectée. Mangeur de chocolat, fan de cuisine, de rando et de Kindle.

Recent Posts

Samsung Galaxy Buds On : les écouteurs qui s’accrochent aux oreilles débarquent en Europe début 2027

Samsung a décidé que les écouteurs n'avaient plus besoin de se cacher au fond de…

1 heure ago

Apple lance enfin son MacBook Pro tactile : Steve Jobs doit avoir les doigts qui tremblent

Seize ans après avoir expliqué qu'un écran tactile sur un ordinateur portable était une mauvaise…

20 heures ago

Piratage d’eSignFlow : des communes belges découvrent que leurs métadonnées intéressent les hackers

Tout est parti d'un message aperçu sur X ce matin. Une personne y affirmait qu'un…

1 jour ago

L’IA menace les emplois administratif ? Les jeunes redécouvrent la plomberie, l’électricité et les métiers manuels

Pendant des décennies, le message adressé aux jeunes Américains était relativement simple : faites de…

2 jours ago

Philips Hue : comment allumer automatiquement quatre prises au coucher du soleil et les éteindre avec une télécommande ?

Vous possédez déjà un pont Philips Hue et vous aimeriez que quatre lampes s'allument automatiquement…

2 jours ago

Apple dévoile le MacBook Pro M6 : plus rapide, plus intelligent : On vous dit tout !

Apple poursuit sa semaine d'annonces avec un nouveau MacBook Pro 14 pouces équipé de la…

2 jours ago