Humeurs

TikTok ne pirate peut-être pas mon cerveau… mais je préfère ne pas lui laisser les clés

Il y a quatre ou cinq ans, j’ai fait quelque chose qui, aujourd’hui, me semble presque relever de l’acte de résistance numérique : j’ai désinstallé TikTok. Pas supprimé mon compte après une longue réflexion existentielle, pas décidé de “réduire un peu mon utilisation”, pas installé une application de contrôle parental pour m’empêcher moi-même de faire défiler des vidéos à deux heures du matin. Non, j’ai simplement viré l’application de mon smartphone et je n’y ai plus touché.

À l’époque, je trouvais déjà ce truc particulièrement efficace pour me faire perdre du temps. Je pouvais ouvrir TikTok avec la très noble intention de regarder une seule vidéo et, une demi-heure plus tard, me retrouver à regarder un type réparer une vieille tondeuse au fin fond des États-Unis, sans même savoir comment j’étais arrivé là. Le problème n’était pas que toutes les vidéos étaient géniales, loin de là. C’était justement cette succession improbable de contenus, avec de temps en temps une vidéo suffisamment intéressante pour me donner envie de continuer.

Depuis, je regarde de loin ce que deviennent les plateformes de vidéos courtes et je vois régulièrement passer la même affirmation : TikTok “piraterait notre cerveau”, manipulerait nos circuits dopaminergiques et serait spécialement conçu pour nous rendre dépendants. Dit comme ça, ça fait évidemment un excellent sujet pour Internet, surtout lorsqu’on ajoute une IRM cérébrale en fausses couleurs, trois flèches rouges et le mot “neurosciences” quelque part dans le titre.

Sauf que la réalité scientifique est beaucoup moins spectaculaire, mais vachement plus intéressante.

Les recherches disponibles montrent effectivement que les plateformes de vidéos courtes utilisent une combinaison de mécanismes capables de favoriser une consultation prolongée et répétitive : personnalisation des contenus, défilement continu, lecture automatique, succession permanente de nouveautés et disparition quasi totale des points d’arrêt naturels. En revanche, passer de là à “TikTok pirate mon cerveau” ou “TikTok reprogramme mes circuits dopaminergiques” relève davantage du raccourci journalistique que de la conclusion scientifique. Et c’est justement ce qui m’intéresse.

Parce que depuis que j’ai désinstallé cette app du diable, je me demande régulièrement si j’ai simplement supprimé une source de distraction particulièrement efficace ou si j’ai réellement évité un mécanisme conçu pour rendre l’arrêt le moins casse-bonbon possible.

Le Danemark veut enfin mesurer le fameux “TikTok brain”

Au Danemark, des chercheurs de l’Université du Danemark du Sud et de l’Odense University Hospital ont décidé de s’attaquer directement à ce que les réseaux sociaux ont déjà baptisé, avec toute la finesse qui caractérise Internet, le “TikTok brain” ou le “brain rot”.

Ce qui m’intéresse particulièrement dans leur approche, c’est qu’ils ne vont pas simplement demander à des adolescents combien de temps ils passent sur leur smartphone avant de leur faire remplir un questionnaire leur demandant s’ils pensent être accros à TikTok. Les chercheurs veulent réellement mesurer ce qui se passe.

Le projet prévoit ainsi de suivre 120 adolescents âgés de 15 à 17 ans en utilisant notamment l’ectroencéphalographie pour observer l’activité cérébrale, l’eye-tracking pour analyser les mouvements des yeux et la variabilité de la fréquence cardiaque pour mesurer certaines réactions physiologiques.

L’objectif est de déterminer si l’exposition à des vidéos extrêmement rapides et constamment renouvelées modifie l’attention, la mémoire, la charge cognitive ou certaines réactions physiologiques par rapport à des contenus plus lents.

Et je trouve assez savoureux que les scientifiques soient justement en train de chercher à savoir si le fameux “TikTok brain” existe réellement alors qu’une bonne partie d’Internet semble avoir rendu son verdict depuis belle lurette. Il faudra donc attendre les résultats avant de savoir ce que cette expérience montrera, ce qui est évidemment beaucoup moins vendeur qu’un influenceur expliquant que “la science vient de prouver que TikTok détruit votre cerveau”.

La science a toutefois cette fâcheuse manie de vouloir terminer les expériences avant d’en publier les conclusions. C’est quand même casse-bonbon quand on cherche un bon titre alarmiste.

La Suède apporte une petite douche froide

La Suède permet justement de remettre un peu les pendules à l’heure, notamment grâce à une étude longitudinale (une étude qui suit les mêmes personnes pendant une certaine période. J’ignorais que ça portait ce nom) menée par des chercheurs associés au Karolinska Institutet auprès de plusieurs milliers d’adolescents.

Plus de 5 500 jeunes âgés de 15 à 16 ans ont été étudiés en 2017, puis une partie importante de ce groupe a été réévaluée cinq ans plus tard afin de voir si leur utilisation des réseaux sociaux à l’adolescence pouvait être associée à des problèmes ultérieurs de santé mentale.

À première vue, les adolescents utilisant davantage les réseaux sociaux semblaient effectivement présenter légèrement plus de problèmes psychologiques, ce qui aurait évidemment constitué un excellent titre pour une publication Facebook accompagnée d’une photo de cerveau en train de cramer.

Mais lorsque les chercheurs ont pris en compte différents facteurs susceptibles d’influencer les résultats, notamment les problèmes psychologiques déjà présents (et c’est important), le sexe, le statut socio-économique et l’activité physique, cette association disparaissait.

La conclusion est donc beaucoup moins sexy que le traditionnel “les réseaux sociaux rendent dépressifs”. Dans cette étude, le simple nombre d’heures passées sur les réseaux sociaux à l’adolescence ne permettait pas de prédire à lui seul l’apparition ultérieure d’une dépression ou d’une anxiété.

Je trouve cette nuance importante parce qu’elle évite de mettre tout ce brol numérique dans le même sac. Deux personnes peuvent passer exactement deux heures sur leur smartphone sans faire quoi que ce soit de comparable : l’une discute avec ses amis, tandis que l’autre fait défiler frénétiquement plusieurs centaines de vidéos courtes sans même savoir pourquoi elle a ouvert l’application. Le compteur affichera deux heures dans les deux cas, mais le comportement n’aura absolument rien à voir.

Le véritable problème pourrait être l’absence de point d’arrêt

C’est probablement ici que je retrouve le mieux mon expérience personnelle avec TikTok. Une grande partie de nos activités numériques possède encore des points d’arrêt assez naturels. Un article finit par se terminer, un film affiche son générique, un épisode de série se termine et même Netflix vous laisse parfois quelques secondes pour comprendre que vous venez de passer deux heures devant votre écran avant de vous proposer immédiatement l’épisode suivant.

Avec TikTok, c’est différent. Une vidéo se termine et la suivante arrive presque instantanément, sans qu’il soit nécessaire de prendre une nouvelle décision. Puis une autre apparaît, puis encore une autre, et le geste permettant de poursuivre devient tellement simple qu’il finit presque par disparaître de notre conscience.

C’est exactement ce qui me frappait lorsque j’utilisais encore l’application. Je n’avais pas réellement décidé de regarder cinquante vidéos. J’avais décidé de regarder la suivante. Puis la suivante. Puis celle d’après. À aucun moment je n’avais pris la grande décision solennelle de consacrer une demi-heure de ma vie à regarder des vidéos verticales.

C’est probablement là toute la subtilité du système : continuer ne demande pratiquement aucun effort alors que s’arrêter exige soudainement une décision volontaire.

Des travaux menés en Suède auprès d’adolescents de 16 et 17 ans vont justement dans cette direction. Les jeunes interrogés décrivent une utilisation qui peut devenir habituelle, automatique et parfois difficile à contrôler, notamment lorsque les plateformes combinent flux personnalisés, défilement infini et lecture automatique.

Je n’ai donc pas besoin d’imaginer un algorithme capable de lire directement dans mon cerveau pour comprendre pourquoi j’ai préféré supprimer l’application. Il suffit parfois de supprimer toutes les occasions naturelles de partir.

Et la dopamine dans tout ça ?

C’est probablement le mot le plus massacré de toute la vulgarisation scientifique moderne, juste derrière “toxique”, “addictif” et “cette étude prouve que”.

On présente régulièrement la dopamine comme la “molécule du plaisir”, avant d’enchaîner avec une explication selon laquelle chaque vidéo provoquerait une petite dose de dopamine qui nous pousserait à regarder la suivante, puis une autre, puis encore une autre, jusqu’à ce qu’on se retrouve à deux heures du matin devant une vidéo expliquant comment construire une piscine avec des palettes récupérées gratuitement chez Brico.

Le fonctionnement réel est évidemment beaucoup plus complexe. La dopamine intervient notamment dans la motivation, l’apprentissage, la récompense et la manière dont notre cerveau attribue de la valeur à certaines expériences, mais elle n’est certainement pas un simple bouton “plaisir” que les applications pourraient actionner à volonté.

Il existe toutefois des travaux en neurosciences montrant des associations entre une utilisation intensive des plateformes de vidéos courtes et certaines différences dans l’activité ou la connectivité de réseaux cérébraux. Une étude récente menée auprès de jeunes adultes a notamment observé des différences de connectivité fonctionnelle entre les utilisateurs les plus intensifs et ceux qui le sont moins.

C’est intéressant, mais je garde toujours un petit panneau “attention, connerie possible” dans un coin de ma tête lorsque je lis ce genre de titre. Association ne signifie pas causalité.

Les chercheurs observent une différence entre deux groupes, mais cela ne permet pas automatiquement de démontrer que TikTok est responsable de cette différence. Certaines caractéristiques préexistantes peuvent rendre certaines personnes plus attirées par les vidéos courtes, l’utilisation intensive peut elle-même modifier certains comportements, ou les deux phénomènes peuvent s’influencer mutuellement.

Le cerveau humain étant malheureusement beaucoup plus compliqué qu’une prise USB (il faut déjà la mettre dans le bon sens), la réponse ne tient donc probablement pas dans un simple “TikTok = dopamine = cerveau en mode compote”.

Le problème n’est peut-être pas le nombre d’heures

Plusieurs travaux menés dans les pays nordiques arrivent d’ailleurs à une idée qui me paraît assez logique une fois qu’on y réfléchit : compter uniquement le nombre d’heures passées sur les réseaux sociaux ne suffit probablement pas à comprendre leurs effets.

Des chercheurs de l’Université d’Helsinki se sont notamment intéressés à l’utilisation problématique des réseaux sociaux chez les adolescents, tandis que des travaux menés à l’Université de Bergen cherchent à mieux comprendre l’utilisation des réseaux sociaux en tenant compte du contexte, du contenu consommé et des différences individuelles.

C’est important parce que le fameux “quatre heures par jour sur son smartphone” ne nous raconte finalement presque rien. Ces quatre heures peuvent correspondre à des discussions avec des amis, à de la lecture, à des recherches, à des jeux, à des vidéos éducatives ou à quatre heures de défilement plus ou moins frénétique entre des vidéos de d’ouverture de resto tasty-crousty, des influenceurs en coaching pour gagner 10k/moins en glandant ou des recettes de cuisine “de la flemme avec 12 ingrédients”.

Le téléphone est le même, la durée est la même, mais l’expérience et probablement les mécanismes psychologiques mobilisés sont très différents.

Depuis que j’ai supprimé TikTok, je me rends d’ailleurs compte que le temps que je passais dessus n’était pas forcément énorme chaque jour. C’est davantage la mécanique qui me dérangeait : cette facilité déconcertante à ouvrir l’application sans véritable raison et à continuer sans véritable décision (dans un salle d’attente, lors d’une pause aux toilettes ou bêtement lorsque mon cerveau a besoin de se vider du stress)

Je n’avais pas besoin d’une étude scientifique pour constater que je pouvais m’en passer. Mais les études commencent maintenant à expliquer pourquoi ce genre de comportement mérite quand même qu’on s’y intéresse sérieusement.

Une méta-analyse de 98 000 personnes complique encore l’histoire

Cela ne signifie évidemment pas que les inquiétudes concernant les vidéos courtes sont complètement bidon.

Une méta-analyse (une brouette d’études qui parlent du même sujet, qu’on analyse de manière globale) publiée dans Psychological Bulletin en 2025 a regroupé 71 études représentant au total 98 299 participants afin d’examiner les relations entre la consommation de vidéos courtes et différentes fonctions cognitives.

Les chercheurs ont observé des associations entre une utilisation plus importante des vidéos courtes et de moins bonnes performances cognitives, avec des associations particulièrement marquées concernant l’attention et le contrôle inhibiteur.

Voilà qui mérite évidemment qu’on s’y intéresse, mais qui nécessite encore une fois de ne pas partir en sucette avec les conclusions. En gros, même si on met plein d’études ensemble, ça ne permet pas forcément de prouver que l’un des phénomènes est directement responsable de l’autre.

Elle montre par contre qu’un signal suffisamment cohérent apparaît dans la littérature scientifique pour justifier des recherches plus poussées, notamment des études expérimentales et longitudinales permettant de déterminer ce qui vient avant et ce qui vient après.

Et c’est précisément là que l’expérience danoise devient intéressante : plutôt que de continuer à se battre sur Internet pour savoir si les jeunes sont devenus incapables de se concentrer parce qu’ils regardent des vidéos de quinze secondes, les chercheurs vont essayer de mesurer concrètement ce qui se passe lorsqu’on expose leur cerveau à différents types de contenus.

Pas besoin de hacker le cerveau quand on peut simplement supprimer les obstacles

Finalement, l’affirmation selon laquelle TikTok epirate notre cerveaue est peut-être beaucoup moins intéressante que la réalité, qui est à la fois plus banale et probablement plus difficile à combattre.

Les plateformes n’ont pas besoin de prendre directement le contrôle de nos circuits cérébraux pour être extrêmement efficaces. Elles peuvent simplement utiliser des mécanismes de personnalisation qui apprennent progressivement ce qui retient notre attention, proposer immédiatement un nouveau contenu lorsque le précédent se termine et supprimer quasiment tous les points d’arrêt qui pourraient nous inciter à quitter l’application.

Personne ne m’obligeait à regarder la vidéo suivante, évidemment. C’est justement toute la subtilité du système : j’avais constamment l’impression de choisir, alors que l’environnement rendait la poursuite extrêmement facile.

Et le phénomène dépasse largement TikTok. Instagram possède ses Reels, YouTube ses Shorts, Facebook ses vidéos et pratiquement toutes les grandes plateformes ont compris depuis longtemps qu’un utilisateur qui ne rencontre jamais de véritable fin est un utilisateur qui a beaucoup plus de chances de continuer.

Je ne prétends évidemment pas que désinstaller TikTok m’a transformé en moine bouddhiste capable de méditer six heures devant une plante verte. Je trouve simplement intéressant qu’une décision aussi basique puisse supprimer d’un coup une énorme quantité de sollicitations inutiles.

Il n’est donc probablement pas nécessaire d’imaginer des neuroscientifiques maléfiques travaillant dans une pièce sombre avec pour mission de transformer l’humanité en troupeau de zombies numériques. Des ingénieurs, des spécialistes du comportement, des designers et des chercheurs peuvent simplement chercher à rendre une interface plus pertinente, plus personnalisée et plus efficace pour retenir notre attention.

Et nous, de notre côté, continuerons probablement à répéter cette phrase magnifique qui devrait figurer au patrimoine mondial de l’hypocrisie numérique : “Je regarde juste deux minutes”, puis une vidéo, puis une autre, puis encore une autre. Et lorsque nous regarderons enfin l’heure, nous découvrirons que notre cerveau n’a probablement pas été piraté.

On a simplement oublié de partir. Moi, j’ai trouvé une solution particulièrement sophistiquée : j’ai supprimé l’application il y a quatre ou cinq ans. Radical, certes. Mais vachement efficace.

Sources

 

Bertrand

Explorateur d'Internet depuis 1995 et toujours à la recherche de la prochaine terre promise connectée. Mangeur de chocolat, fan de cuisine, de rando et de Kindle.

Recent Posts

OpenAI voulait tester ses agents IA. ils ont commencé à visiter des endroits où personne ne les avait invités

Il y a encore quelques années, quand je demandais quelque chose à une IA, le…

1 jour ago

Neko health : le contrôle technique de votre corps existe désormais

Vous connaissez probablement Daniel Ek, le fondateur de Spotify, l’homme qui a contribué à faire…

1 jour ago

GTA 6 : un collector à 400 €… mais sans le jeu !

On pensait avoir déjà tout vu avec les éditions collector hors de prix. Rockstar vient…

2 jours ago

XPENG L03 : la voiture chinoise qui veut faire passer les SUV européens pour des dinosaures

Il y a encore quelques années, annoncer qu’une marque chinoise allait débarquer en Europe avec…

2 jours ago

Le pape arrive en France : depuis la Belgique, on regarde les médias s’emballer

Depuis la Belgique, il faut reconnaître que la venue du pape Léon XIV en France…

2 jours ago

Votre télé vous regarde… pendant que vous la regardez : Parlons de l’ACR !

Pendant des années, une télévision avait une mission plutôt simple : afficher des images pendant…

2 jours ago