Il fut un temps où Nvidia vendait des cartes graphiques. Vous vous souvenez ? Vous achetiez une GeForce, vous l’installiez dans votre PC (avec l’aide d’un pote), vous lanciez un jeu et, avec un peu de chance, vous pouviez admirer votre personnage courir dans une forêt sans que votre ordinateur ne se transforme en grille-pain.
Cette époque paraît désormais appartenir à une autre civilisation. Nvidia est aujourd’hui devenue l’une des entreprises les plus puissantes de la planète et surtout l’un des grands moteurs financiers de la révolution de l’intelligence artificielle. Mais elle ne se contente plus de fabriquer les puces dont tout le monde a besoin. Elle investit dans les entreprises qui construisent les infrastructures, celles qui fournissent le cloud, celles qui développent l’IA et même celles qui vont potentiellement consommer encore davantage de puissance de calcul.
Et lorsqu’on regarde les comptes, on découvre un chiffre qui donne légèrement envie de vérifier si l’on n’a pas accidentellement ajouté trois zéros : près de 100 milliards de dollars d’investissements en actions. Alors forcément, une question se pose : où Nvidia met-elle tout cet argent ? Et surtout, pourquoi semble-t-elle vouloir financer une partie de l’écosystème qui lui achète ses propres produits ?
Commençons par éviter un petit malentendu. Lorsque l’on parle des 99 milliards de dollars, il ne s’agit pas d’un immense virement effectué par Nvidia au cours des deux dernières années, comme si Jensen Huang avait pris sa carte bancaire professionnelle et demandé à son comptable de “mettre tout ça quelque part”.
Les 99 milliards correspondent à la valeur de son portefeuille d’investissements en actions et participations au 26 juillet 2026. C’est donc la valeur des participations détenues à cette date, et non la somme exacte de tous les chèques signés pour les acheter.
La différence est importante, parce qu’une action peut prendre de la valeur après son acquisition. Si vous achetez une action 10 dollars et qu’elle vaut ensuite 20 dollars, vous n’avez pas dépensé 20 dollars. Vous avez simplement fait une très bonne journée en regardant votre application bancaire.
Selon l’analyse de Business Insider, le portefeuille de Nvidia comprend environ 48 milliards de dollars de titres cotés, environ 48 milliards de participations privées et titres non négociables, auxquels s’ajoutent environ 3,3 milliards de dollars d’investissements comptabilisés selon la méthode de mise en équivalence. Nvidia confirme dans ses documents déposés auprès de la SEC l’existence de ce portefeuille et le montant de 3,3 milliards de dollars pour les investissements selon la méthode de mise en équivalence.
En résumé, Nvidia n’a pas seulement une grosse tirelire. Elle s’est constitué un portefeuille suffisamment important pour que votre conseiller bancaire vous demande probablement si vous n’avez pas quelques conseils à lui donner.
Commençons par Intel, parce que la situation est assez savoureuse.
Nvidia détient une participation évaluée à environ 30 milliards de dollars dans Intel. Pour résumer très grossièrement, le spécialiste des accélérateurs d’IA met donc une quantité considérable d’argent dans un acteur historique des processeurs et des semi-conducteurs.
Ce n’est pas complètement surprenant. Nvidia dépend d’un gigantesque écosystème industriel et a tout intérêt à ce que cet écosystème continue de fonctionner. Il faut fabriquer les puces, les assembler, les connecter, produire de la mémoire, construire les serveurs et alimenter les centres de données.
Nvidia ne peut donc pas simplement dire : « Je vends les GPU, débrouillez-vous pour le reste ».
Elle semble plutôt avoir adopté une autre philosophie : « Si personne ne construit le reste, je vais peut-être mettre un peu d’argent sur la table ».
Et quand on parle de Nvidia, « un peu d’argent » commence désormais à signifier plusieurs milliards.
Nvidia détient également une participation évaluée à environ 21 milliards de dollars dans SpaceX. Oui, la société qui vous vendait autrefois une carte graphique pour jouer à Doom participe désormais financièrement à une entreprise qui envoie des fusées dans l’espace.
L’explication est évidemment plus sérieuse. SpaceX appartient à cet immense écosystème technologique dans lequel le calcul intensif, les infrastructures, les réseaux et l’automatisation prennent une importance croissante. Pour Nvidia, l’idée n’est donc plus nécessairement d’investir uniquement dans les entreprises qui vendent directement de l’IA.
Elle cherche plutôt à être présente là où la demande de puissance informatique pourrait continuer à exploser. Après tout, si l’IA conquiert la Terre et commence ensuite à conquérir Mars, autant être présent au rez-de-chaussée.
Le cas de CoreWeave est probablement encore plus intéressant.
CoreWeave exploite des infrastructures cloud spécialisées dans l’intelligence artificielle et utilise massivement les GPU de Nvidia. Nvidia investit donc dans une entreprise dont l’activité consiste notamment à acheter et exploiter les produits Nvidia pour louer de la puissance de calcul à d’autres entreprises.
C’est là que l’histoire devient délicieusement circulaire. Nvidia vend les GPU à CoreWeave. CoreWeave utilise les GPU Nvidia pour fournir de la puissance de calcul. Les entreprises utilisent cette puissance pour développer leurs applications d’IA. Certaines ont ensuite besoin de davantage de calcul. CoreWeave achète davantage de GPU.
Et quelque part au milieu de tout cela, Nvidia regarde la scène avec le sourire. Ce n’est pas une boucle magique et cela ne signifie évidemment pas que chaque dollar investi par Nvidia revient automatiquement dans ses propres caisses. Mais le principe stratégique est particulièrement intéressant : Nvidia contribue financièrement à l’écosystème qui crée une partie de la demande pour ses propres produits.
C’est un peu comme ouvrir une boulangerie, investir dans le fabricant de fours, financer le grossiste en farine et participer au développement du quartier pour être certain qu’il y aura suffisamment de clients devant votre vitrine.
Les 99 milliards de dollars représentent les investissements déjà détenus. Mais Nvidia avait également environ 25 milliards de dollars d’engagements futurs en matière d’investissements en actions au 26 juillet 2026.
Cela signifie que la société pourrait encore investir des dizaines de milliards supplémentaires, sous réserve des conditions prévues dans ces accords. Si ces engagements étaient intégralement réalisés et en supposant évidemment que la valeur des participations ne change pas, Nvidia pourrait donc dépasser 124 milliards de dollars d’investissements en actions.
Ce qui commence à ressembler moins à un portefeuille d’entreprise technologique qu’à une petite bourse privée avec un GPU dans le logo. Mais le portefeuille d’actions n’est finalement que la partie visible de l’histoire.
Le chiffre qui suit est encore plus spectaculaire : Nvidia déclarait au 26 juillet 279 milliards de dollars d’engagements liés à l’approvisionnement et aux capacités de production.
Et là, il faut respirer. Non, Nvidia n’a pas sorti 279 milliards de dollars de son compte courant mardi matin.
Il s’agit d’engagements futurs avec des fournisseurs et partenaires, notamment pour sécuriser les composants, la mémoire, les capacités de fabrication et différentes infrastructures nécessaires à ses systèmes. Certains accords peuvent également être annulés, rééchelonnés ou ajustés selon leurs conditions.
Le chiffre est néanmoins colossal, et surtout il a énormément augmenté. Nvidia indiquait précédemment environ 119 milliards de dollars de tels engagements. En un trimestre, la ligne a donc fait un bond spectaculaire.
Pourquoi ? Parce que Nvidia ne veut surtout pas revivre le cauchemar classique du succès industriel : avoir énormément de clients, énormément de commandes et soudain découvrir que personne n’a assez de composants pour fabriquer ce que tout le monde vient de commander.
Autrement dit, Nvidia veut éviter de connaître la version technologique du restaurant qui affiche complet pendant six mois mais découvre qu’il ne lui reste plus que deux steaks.
Nvidia avait également 29 milliards de dollars d’engagements liés à des contrats de services cloud, ainsi que 25 milliards de dollars concernant des locations de centres de données qui n’avaient pas encore commencé. Ces infrastructures sont notamment destinées à l’ingénierie, à la conception, aux tests et au fonctionnement de ses systèmes.
Et ce n’est pas fini. Nvidia mentionne séparément environ 36 milliards de dollars d’accords de cloud liés à l’IA ainsi qu’environ 20 milliards de dollars d’engagements concernant des centres de données de tiers.
Attention cependant à la calculette. Il serait très tentant de prendre 99, 25, 279, 29, 36, 25, 20 et 105, puis de déclarer que Nvidia vient de dépenser un montant correspondant au PIB d’une petite planète. Ce serait faux.
Ces montants ne désignent pas tous la même chose et certaines catégories peuvent se chevaucher. Fortune souligne d’ailleurs que certaines obligations présentées séparément peuvent être en partie redondantes.
Le chiffre officiel le plus propre est donc celui du tableau principal de Nvidia : 366 milliards de dollars d’engagements futurs.
Et là encore, ce ne sont pas 366 milliards dépensés immédiatement.
Dans son tableau de commitments, Nvidia arrive à un total de 366 milliards de dollars. On y trouve 279 milliards pour l’approvisionnement et les capacités, 29 milliards pour les services cloud, 25 milliards pour les investissements en actions, 25 milliards pour les locations de centres de données et 8 milliards de dépenses d’investissement.
|
Engagement |
Montant |
|---|---|
|
Approvisionnement et capacités |
279 Md$ |
|
Services cloud |
29 Md$ |
|
Investissements en actions |
25 Md$ |
|
Locations de centres de données |
25 Md$ |
|
Dépenses d’investissement |
8 Md$ |
|
Total officiel |
366 Md$ |
À ce stade, le comptable de Nvidia doit probablement avoir développé une relation très personnelle avec la touche « milliards » de son clavier. Mais même ces 366 milliards ne racontent pas toute l’histoire.
Nvidia a également mis en place des garanties liées au développement de gigantesques infrastructures de centres de données dans l’Ohio, notamment avec SB Energy et un affilié d’OpenAI.
Le montant potentiel de la garantie peut atteindre environ 105 milliards de dollars. Encore une fois, il ne faut surtout pas comprendre que Nvidia a donné 105 milliards à OpenAI.
Ce n’est pas un chèque. Ce n’est pas un investissement de 105 milliards. Ce n’est même pas une dépense immédiate de 105 milliards.
Il s’agit d’une exposition financière potentielle liée à certaines obligations du projet. La garantie est conditionnelle et son exposition évolue notamment avec la mise en service des infrastructures et le respect des paiements concernés.
Mais avouons que cela reste une manière assez spectaculaire de dire : « Nous croyons tellement à l’avenir de l’IA que nous sommes prêts à mettre notre bilan derrière une partie de l’infrastructure nécessaire à son développement. »
C’est probablement ici que tout devient vraiment intéressant. Nvidia pourrait simplement vendre ses GPU et regarder ses clients se débrouiller pour construire le reste. Après tout, c’est généralement ainsi que fonctionne une entreprise normale.
Mais Nvidia semble avoir compris quelque chose de beaucoup plus puissant : si l’on contrôle suffisamment de maillons de la chaîne, on peut également contribuer à garantir que la demande reste là.
Les modèles d’IA ont besoin de calcul. Le calcul nécessite des GPU. Les GPU nécessitent des serveurs et des infrastructures. Les infrastructures nécessitent des centres de données. Les centres de données nécessitent de l’énergie, du financement, des composants et du cloud. Et Nvidia intervient désormais à plusieurs de ces niveaux.
Elle investit dans des entreprises technologiques. Elle sécurise des capacités industrielles. Elle signe des contrats cloud. Elle réserve des infrastructures. Elle investit dans des entreprises qui exploitent ses GPU. Elle participe même à certains mécanismes de financement d’infrastructures.
À ce stade, Nvidia ne vend plus seulement les pelles pendant la ruée vers l’or. Elle finance aussi une partie des routes qui permettent d’aller chercher l’or.
La stratégie est brillante tant que la demande d’intelligence artificielle continue de progresser. Mais elle comporte aussi un risque évident.
Plus Nvidia investit dans l’écosystème, plus elle devient dépendante de la santé financière de certains partenaires, du rythme de construction des centres de données et, surtout, de la capacité des entreprises à continuer à dépenser des sommes gigantesques dans l’IA.
Les 279 milliards de dollars d’engagements liés à l’approvisionnement et aux capacités constituent donc un pari considérable sur la poursuite de cette demande. Wall Street Journal a d’ailleurs qualifié cette stratégie de pari majeur sur la chaîne d’approvisionnement de Nvidia.
Le scénario idéal est merveilleux : les entreprises veulent toujours plus d’IA, les centres de données poussent comme des champignons sous caféine, les opérateurs ont besoin de toujours plus de GPU et Nvidia vend tout ce qu’elle peut produire.
Le scénario moins amusant serait que les investissements dans l’IA ralentissent fortement alors qu’une partie de ces capacités, contrats et engagements sont déjà verrouillés.
Dans ce cas, le mot “écosystème” pourrait soudainement être remplacé par un terme beaucoup moins sympathique : « exposition ».
Non. Enfin, pas officiellement.
Nvidia reste une entreprise technologique qui fabrique principalement des processeurs et des systèmes destinés notamment à l’intelligence artificielle. Elle n’a pas installé de guichets avec un petit panneau « Crédit immobilier » à l’entrée de son siège.
Mais son comportement ressemble de plus en plus à celui d’un acteur qui veut sécuriser financièrement une partie de l’économie construite autour de ses produits.
Et c’est là que les fameux 99 milliards de dollars prennent tout leur sens. Ils ne représentent pas simplement une énorme collection d’actions achetées parce que Nvidia avait quelques milliards qui traînaient dans un tiroir.
Ils racontent une stratégie. Nvidia veut être présente chez les fabricants, les fournisseurs, les opérateurs de cloud, les infrastructures et les entreprises qui développent les technologies capables de faire exploser la demande de calcul.
En clair, Nvidia ne veut pas seulement vendre les GPU qui font fonctionner la révolution de l’IA. Elle veut contribuer à construire la révolution elle-même.
Et pour une entreprise qui, il n’y a pas si longtemps, gagnait surtout sa vie en permettant aux joueurs de mettre les réglages graphiques sur « Ultra », le changement de dimension est plutôt spectaculaire.
La grande question n’est donc plus vraiment de savoir combien Nvidia investit. La question est de savoir jusqu’où elle est prête à aller pour s’assurer que le monde continue d’avoir besoin de ses puces.
Parce qu’avec près de 100 milliards de dollars d’investissements déjà présents dans son portefeuille, 25 milliards d’engagements supplémentaires et 366 milliards de dollars d’engagements futurs dans son tableau principal, Nvidia ne se contente manifestement plus de regarder la ruée vers l’or depuis le bord de la route.
Elle construit une partie de la route. Elle fournit les pelles. Elle investit chez ceux qui creusent. Et elle s’assure, autant que possible, que personne ne tombe en panne de pelles. Tout cela est parfaitement rationnel. Enfin… tant que tout le monde continue de creuser.
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