Réseaux sociaux : pourquoi a-t-on l’impression qu’il y a de plus en plus de bas-de-plafond
Vous avez parfois l’impression que le monde devient plus bête ? Que certaines personnes semblent avoir remplacé leur cerveau par une boîte à chaussures vide et trouée ? Que le bon sens est devenu une espèce en voie de disparition, quelque part entre le mammouth et le téléphone à clapet ?
Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul. Il suffit de passer quelques minutes sur les réseaux sociaux pour se demander si l’humanité n’a pas décidé de participer à un gigantesque concours de frappadingues.
Mais attention avant de conclure que notre civilisation est en train de partir en sucette. Nous avons peut-être moins affaire à une explosion du nombre de crétins qu’à un phénomène beaucoup plus moderne : désormais, ils disposent tous d’un mégaphone, d’une caméra et d’une connexion Internet.
Avant, le crétin du village restait au village
Il fut un temps où une personne capable de soutenir très sérieusement que la Terre était plate, que les vaccins contenaient des puces électroniques ou que les pigeons étaient des drones gouvernementaux devait convaincre son entourage immédiat.
Autant dire que son audience se limitait souvent à quelques voisins, deux collègues de travail et un beau-frère déjà convaincu que les avions répandaient des produits mystérieux dans le ciel. Aujourd’hui, cette même personne peut publier une vidéo depuis sa cuisine, récolter 300 000 vues et découvrir qu’elle possède une communauté internationale prête à défendre chacune de ses élucubrations. Le progrès est formidable.
L’humanité a inventé Internet pour partager le savoir, faciliter les échanges et rapprocher les peuples. Elle s’en sert aussi pour organiser des débats interminables sur la question de savoir si la Terre est ronde, si les chats contrôlent nos pensées ou si une vidéo de 17 secondes constitue une preuve scientifique suffisante.
La technologie avance. Le raisonnement humain, lui, semble parfois chercher le bouton marche-arrêt.
Les réseaux sociaux ont trouvé la recette de la bêtise rentable
Le problème ne vient pas uniquement des individus qui publient des absurdités. Il vient aussi du fonctionnement des plateformes. Les réseaux sociaux cherchent à retenir notre attention. Pour y parvenir, leurs systèmes de recommandation favorisent notamment les contenus susceptibles de provoquer des réactions, des commentaires et des partages.
Or, qu’est-ce qui fait réagir plus rapidement qu’une information choquante, une affirmation scandaleuse ou un individu qui raconte n’importe quoi avec une assurance absolument magnifique ? Une explication nuancée, documentée et prudente ? Pas toujours.
Une vidéo affirmant que tous les scientifiques nous mentent depuis cinquante ans ? Voilà qui a davantage de chances de déclencher une bataille dans les commentaires. La colère attire l’attention. L’indignation fait réagir. La polémique incite à répondre. Et chaque réaction peut contribuer à diffuser davantage un contenu.
Résultat : celui qui prend le temps de vérifier ses informations se retrouve parfois moins visible que celui qui affirme une énorme bêtise en regardant la caméra avec le sérieux d’un professeur au Collège de France.
Dans cette économie de l’attention, avoir raison n’est pas toujours l’avantage compétitif que l’on pourrait espérer.
Le diplôme de confiance absolue est distribué gratuitement
Il existe également un phénomène fascinant sur les réseaux sociaux : plus certaines personnes maîtrisent mal un sujet, plus elles semblent parfois convaincues de l’avoir parfaitement compris. Un spécialiste de la santé expliquera les limites d’une étude, les incertitudes scientifiques et les précautions nécessaires avant de tirer une conclusion.
En face, un inconnu ayant regardé trois vidéos entre deux cafés expliquera que tout est faux, que les experts sont vendus et que son cousin connaît quelqu’un qui a vécu exactement le contraire.
Le tout en majuscules, naturellement. Parce qu’une affirmation écrite en capitales possède apparemment une valeur scientifique supérieure.
Ce décalage entre la confiance affichée et les connaissances réelles est bien documenté en psychologie. Mais il faut éviter de tomber dans le piège inverse : une personne qui s’exprime maladroitement n’est pas nécessairement idiote, et une personne qui parle avec élégance n’a pas automatiquement raison.
Le véritable problème est ailleurs : les réseaux sociaux permettent de présenter une opinion personnelle avec les mêmes codes visuels qu’une information vérifiée. Sur un écran, une affirmation péremptoire et une analyse sérieuse peuvent tenir dans le même format. À nous de faire la différence.
Nous voyons surtout ce qui nous énerve
Il y a une autre raison pour laquelle nous pouvons avoir l’impression que le niveau général s’effondre : nous sommes exposés à des comportements que nous n’aurions probablement jamais rencontrés autrement.
Autrefois, il fallait assister à une conversation particulièrement pénible dans un café pour entendre quelqu’un défendre une théorie extravagante. Aujourd’hui, une vidéo tournée à 8 000 kilomètres peut débarquer dans notre fil d’actualité pendant le petit-déjeuner. Et les contenus les plus absurdes sont particulièrement faciles à partager. On les envoie à ses amis pour se moquer, on les commente pour dénoncer leur auteur et on les republie pour montrer à quel point ils sont stupides.
Petit problème : en voulant démontrer que cette personne raconte n’importe quoi, nous contribuons parfois à rendre sa vidéo encore plus populaire. Le ridicule ne tue pas toujours. Il peut même assurer une excellente carrière numérique.
À force de voir défiler des exemples extrêmes, notre cerveau peut finir par surestimer leur fréquence. C’est un biais bien connu : ce qui nous frappe le plus facilement en mémoire peut nous sembler beaucoup plus courant que cela ne l’est réellement.
Nous confondons alors visibilité et fréquence, comme si le nombre de vidéos absurdes regardées dans la journée constituait un indicateur fiable du quotient intellectuel moyen de la population. Ce n’est évidemment pas le cas.
Sommes-nous vraiment devenus plus bêtes ?
C’est ici qu’il faut calmer un peu les ardeurs de ceux qui annoncent la fin imminente de l’intelligence humaine. Pour affirmer que les gens sont devenus plus idiots qu’avant, il faudrait disposer de données solides permettant de comparer leurs capacités de raisonnement à différentes époques. Les commentaires Facebook et les vidéos absurdes ne constituent pas un instrument scientifique particulièrement fiable.
Les réseaux sociaux rendent surtout certaines opinions plus visibles, accélèrent leur diffusion et permettent à des personnes partageant les mêmes croyances de se retrouver facilement.
Ils peuvent aussi favoriser la circulation de fausses informations, renforcer les convictions existantes et enfermer certains utilisateurs dans des environnements où leurs opinions sont rarement remises en question.
Mais ils permettent également d’apprendre, de découvrir des spécialistes, de confronter des points de vue et de rendre accessibles des connaissances autrefois difficiles à trouver.
Internet n’est donc ni une machine à fabriquer des génies ni une usine automatique à idiots. C’est un outil puissant, utilisé par des personnes dont les motivations et les capacités varient considérablement. Et c’est probablement là que se trouve toute la subtilité du problème.
Le vrai progrès serait peut-être d’apprendre à se taire
Le plus inquiétant n’est finalement pas que des gens racontent des bêtises. Cela fait partie de l’histoire humaine depuis bien avant l’invention du Wi-Fi. Ce qui a changé, c’est la facilité avec laquelle une absurdité peut devenir virale, trouver un public et donner à son auteur l’impression qu’il représente une vérité que personne n’ose exprimer.
Nous avons démocratisé la parole, ce qui est une excellente chose. Mais nous avons parfois confondu le droit de s’exprimer avec l’obligation d’être écouté, et la liberté d’opinion avec l’idée que toutes les opinions se valent.
Or, tout le monde a le droit de donner son avis. Cela ne signifie pas que tous les avis sont pertinents, informés ou dignes de la même crédibilité.
Et il reste une compétence étonnamment précieuse à l’ère numérique : savoir reconnaître ce que l’on ignore, vérifier une information et accepter de changer d’avis lorsque les faits nous donnent tort.
C’est moins spectaculaire qu’une vidéo hurlée face caméra. C’est aussi nettement moins susceptible de récolter des milliers de commentaires en vingt minutes.
Au fond, il n’y a peut-être pas davantage de crétins qu’avant. Nous avons simplement remplacé le café du village par une scène mondiale, offert un micro à tout le monde et installé un compteur de popularité au-dessus de la tête de chaque intervenant.
Et le plus ironique dans cette histoire, c’est que nous pouvons passer une heure à nous moquer de la bêtise des autres sans jamais nous demander pourquoi nous avons passé une heure à regarder leurs vidéos.
Finalement, Internet ne révèle pas seulement les limites du raisonnement humain. Il révèle aussi notre formidable capacité à perdre du temps à observer celles des autres.
Réseaux sociaux : une croissance spectaculaire depuis 2007
Évolution du nombre d’identités d’utilisateurs de réseaux sociaux dans le monde.
Attention : ces chiffres représentent des identités d’utilisateurs estimées, et non nécessairement des personnes uniques. Une personne peut posséder plusieurs comptes sur différentes plateformes.
Source : We Are Social et Meltwater, données reprises par la Bundeszentrale für politische Bildung (bpb). Chiffres estimatifs.
Les bons plans du jour
Aucun bon plan disponible pour le moment.

